Je reçois une très belle lettre, émouvante même, d’une jeune femme qui me raconte à quel point notre Théâtre de l’Unité au Centre d’Art et de Plaisanterie-Scène nationale de Montbéliard (Doubs) que nous avons dirigé pendant neuf ans, lui avait ouvert les yeux sur le monde. Et elle ajoutait y avoir découvert l’importance de l’Art. Les mots sont sincères et tout est documenté. Cela fait toujours plaisir de recevoir une lettre pareille. Mais où cela me pose problème, son autrice est Géraldine Grangier, députée du Rassemblement National ! Jamais en un demi-siècle de travail, un ou une député nous a écrit une lettre de ce style, soulignant notre importance dans le paysage théâtral. Est-ce une manœuvre? Est-ce le baiser du démon? Est-ce un piège?
Bizarre: il m’était arrivé d’être assis à côté de la même très sympathique Géraldine Grangier à une conférence d’Edwy Plenel à Nommay (pays de Montbéliard.) Nous avions échangé quelques paroles: A cette époque, j’étais accompagné de Titania, mon adorable berger australien que je pleure encore tous les jours. Je me suis mis à parler à cette femme; en principe, les gens de gauche se connaissent tous, par chez nous. Et moi, très naïf, je lui demande: « Vous exercez quel métier? – Je suis votre députée. -Pas possible! Vous êtes alors du R.N., ce parti raciste, néo-nazi, anti-arabe, anti-migrants etc. -Comme vous y allez, me dit-elle…
Et là, après m’avoir dit qu’elle adorait le patron de Médiapart, elle voulut alors de poser une question. Mais toute la salle l’empêche de parler en chantant L’Internationale. Bon, c’est une conception de la démocratie… A la sortie, Jean Cadet, le président de notre Théâtre de l’Unité, un ex du P.C. et de la C.G.T. m’apostrophe: « Tu ne savais pas à qui tu parlais ? »
Mais oui, Jean, je le savais, mais n’a-t-on pas le droit d’échanger quelques idées, avec des gens différents et essayer de savoir si nous avons seulement des divergences. A force de se parler entre nous, on se dessèche.
Je suis troublé, il s’est passé ce qui s’est passé, nous avons jeté pendant vingt ans le Front National aux gémonies et pendant ce temps-là, de nombreux électeurs communistes ont viré de bord et sont passés au Front National, devenu Rassemblement National. Je dois avouer quand j’écoute des orateurs à la radio, je les trouve intéressants… Mais soudain, paf! j’apprends qu’il y en un justement qui est un R.N.! Le problème: La France Insoumise, le Parti Communiste et le Rassemblement National sont d’accord sur de nombreux sujets.
Des casseroles, on en a tous. Les Communistes ont derrière eux le stalinisme avec ses camps sibériens et des exécutions par centaines, le Rassemblement National a un passé flou et des origines peu reluisantes lors de la seconde guerre mondiale et ensuite de nombreux dérapages. J’ai fait partie pendant quelques années du Conseil de développement du Pays de Montbéliard… Nous étions une assemblée de citoyens disparates, sans savoir exactement qui votait quoi, mais nous avions tous le souci de l’attractivité de notre agglomération. C’était ce qui nous unissait. Et nous avancions, nous avions des idées et nous parlions avec respect. Je rêve donc d’une Assemblée Nationale où les députés abandonneraient casaques et drapeaux au vestiaire et où ils pourraient se parler sans s’invectiver, vingt quatre heures sur vingt-quatre.
J’ai bien aimé bien une confrontation de Daniel Cohn-Bendit avec Luc Ferry, un échange d’argumentations sans injure. J’ai la naïveté de croire que nous ne sommes pas condamnés à être figés dans un même système d’idées, que nous pouvons bouger. J’ai donc pris ma plume et essayé de montrer à Géraldine Grangier, toute la richesse du pays de Montbéliard avec ses cent-neuf nationalités. Nous n’irons peut-être pas très loin dans le dialogue, mais j’en suis persuadé: il faut se parler. Je me souviens de la parole d’un rabbin au mariage d’un neveu. Il avait alors expliqué au jeune couple quelle était la règle de toutes les règles: se parler.
Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs)
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