Hic sunt leones de Stéphane Olry avec Corinne Miret et Isabelle Duthoit. Lumière Sylvie Garot.
Théâtre expérimental : dans le cas de La Revue Éclair, c’est la définition qui convient. Leur pseudo-conférence-enquête Nous avons fait u beau voyage, mais…, une affaire de cartes postales et de famille, tourne depuis plusieurs saisons, pour la plus grande jubilation du public. La compagne s’était immergée dans le football stéphanois – « allez le verts » – avec 10 Mai 1976, puis dans un village du nord pour Le voyage d’hiver, journal intime de l’expérience menée par Corinne Miret, chorégraphié, parlé, chanté, tracé sous nos yeux. Hic sunt leones est né d’une résidence de plusieurs années au château de La Roche-Guyon, ce qui ne veut pas dire « vie de château » mais seulement contribution de l’établissement culturel à la création d’objets théâtraux : Treize semaines de vertu, d’après les Mémoires de Benjamin Franklin, Ce vice impuni la lecture...
À La Roche-Guyon, il y a un hôpital pour enfants polyhandicapés. Stéphane Olry, avec la danseuse Sandrine Buring, est entré dans cet hôpital. Elle a pratiqué avec certains enfants la « danse contact », Stéphane Olry l’a filmée, et c’est un document de travail, le support de son écriture, à sa juste place d’artiste devant une réalité qui fait peur. Hic sunt leones, (là-bas il y a des lions), désigne sur les cartes antiques, les zones inexplorées.
On vous aura délicatement guidé jusqu’à votre transat, dans la brume. Vous aurez senti combien votre équilibre est fragile, et précieux. Après ça, vous n’avez plus eu qu’à vous laisser vivre dans cette lumière et dans cette histoire. Une chose est d’être placé dans le noir, une autre d’être dans le blanc, la zone blanche de la carte, la terra incognita. « J’ai un blanc », je ne trouve plus un mot ou une pensée. Peut-être qu’avant la naissance on voit comme ça à travers le ventre de sa mère ? La vue est donc concentrée sur cette sorte de musique répétitive que produit le brouillard, toujours semblable, le temps que dure notre présence dans cette expérience, et jamais identique, avec ses bouffées de densité. L’oreille est captée par le conte, par des paroles souvent très simples qui ne cherchent pas le « poétique » – Corinne Miret ne surjoue pas l’écart entre les différents types de discours – en duo (et en relief) avec le chant d’Isabelle Duthoit qui explore toutes les ressources de la voix à l’exception du langage articulé.
Se laisser vivre, donc. Les autres, on devine leur présence, à côté, en face, on capte leurs petits mouvements, les petits bruits qu’ils produisent. De soi, ce que l’on sent, ce sont des choses indistinctes du corps, comme dans le silence, bien qu’on ne soit pas dans le silence. On entend une histoire très précise, sur différents registres : l’histoire des enfants en nourrice, des orphelins, l’histoire de la jeune femme qui viendra travailler ici dans quelques décennies, l’histoire vécue, imaginée des enfants polyhandicapés d’aujourd’hui avec la danseuse. On sourit parfois, sans aller jusqu’à rire, parce que, dans cette atmosphère cotonneuse ça ne se fait pas, ça romprait le charme. On est sous le charme. On sent sa peau chaude à tel ou tel moment, le poids de tel organe intérieur, on écoute sans honte ses gargouillis d’estomac, car on est dans une histoire de corps qui ne nagent pas dans le langage ni les « bonne manières ».
On ne saura que cela, en sortant, de la vie d’un enfant enfermé dans un monde inaccessible au langage et au mouvement volontaire. Le travail de leurs soignants, finalement, aura gardé son secret : tâches inexplicables, efficaces sans doute, inclassables, difficiles à rationaliser, justifiées par ce que l’on peut percevoir de bien-être chez l’enfant qui ne parle pas (infans, étymologie du mot enfant).
En sortant de cette expérience qu’on a du mal à appeler « spectacle » et qu’on n’applaudit pas,(ce serait un bruit incongru dans le silence que la « représentation » a installé en nous on s’est ensemble approché d’une terre véritablement inconnue et on y a posé un pied. Et puis, si, au fond, le mot de représentation convient. Grâce à ces enfants que la société ne peut que protéger, à qui elle ne peut rien demander, nous voilà présents – au monde, aux autres, à nous même, au langage… – comme jamais.
Christine Friedel
Au château de La Roche-Guyon
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