Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse,traduction de Terje Sinding, mise en scène de Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou
Le grand écrivain norvégien de soixante-cinq ans avait fait paraître un premier roman Rouge, noir en 83. Onze ans plus tard, est créée avec succès Et jamais nous ne serons séparés, sa première pièce. Ce qui lui donna envie d’en écrire d’autres. Depuis, bien connu en France, il a reçu le prix Nobel, il y a deux ans et ses textes ont été souvent montés, entre autres, par Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Thomas Ostermeier, Claude Régy… (voir Le Théâtre du Blog)
Ici,, on trouve déjà l’écriture minimale de Jon Fosse, mais avec quelques variations et situations répétitives qui font penser au travail musical du compositeur Phil Glass. Un thème voulu comme banal mais sans véritable intrigue : le fameux trio boulevardier avec mari, femme et amante mais comment dire les choses, aplati, réduit à une structure élémentaire. « Le langage, dit-il, signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore. » Comme dans Alcools de Guillaume Apollinaire, le texte est sans ponctuation, ce qui fait sans doute partie d’un flou, d’un anonymat voulu quand il écrit ce pseudo-dialogue oral, puisque Dominique Reymond, tout à fait remarquable, est la plupart du temps seule en scène. Les trois personnages sans identité ni âge connus vivent dans un lieu indéterminé et comme sans passé, dans le présent le plus immédiat; il y a de la tension en permanence et ils attendent ou redoutent peut-être une nouvelle rencontre, une séparation, voire au bout du bout du chemin, la mort… Passé/présent? Jon Fosse n’est pas loin de Marcel Proust: « Un véritable moment du passé. Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être ; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. »
Rien n’est jamais vraiment montré mais Jon Fosse insinue avec une habileté diabolique que ces êtres en grande solitude, incapables de communiquer, sont en proie à une angoisse et à une jalousie permanentes sur fond d’absurdité. Ils nous ressemblent et se demandent ce que signifie leur vie si fragile, si inutile, quand ils sont seuls, dévastés par leur imagination.

Et jamais nous ne serons séparés: rêve ou réalité? Jon Fosse sait brouiller les cartes. Elle attend un homme, « son homme». «Il faut qu’il vienne maintenant. Il faut qu’il vienne. Qu’il vienne auprès de son amie ». (…) « Réponds enfin. Ça fait de la peine quand tu ne réponds pas. » (…) « Pas de problème avec lui/ Et bientôt il va sans doute venir. »cette improbable venue sans doute vécue au jour le jour,devient une obsession même si Jon Fosse ne donne aucune indication de temps. Elle, c’est Dominique Reymond, immense actrice qui passe par toute une gamme de sentiments: de la tristesse, à la joie anticipée d’espérer revoir enfin son amoureux. « Tu avais disparu comme dans la mort » dit-elle. Une phrase leit-motiv dans cette pièce.
Après ce monologue, très -trop- long noir. (On se demande pourquoi) et léger changement de décor. Il y a une table ronde avec le couvert mis pour deux. Et une bouteille de vin qu’Elle verse dans des verres à pied. Par une porte entrouverte au fond, on entend des voix. Il arrive, la quarantaine trapu, impassible (Yann Boudaud), avec une jeune femme ( Solène Arbel) qu’Elle fait semblant d’ignorer.
La jeune femme n’est pas à l’aise et et voudrait partir et le dit à son compagnon. Elle (Dominique Reymond) prend un verre qui lui échappe et se casse sur la moquette. « Tout se casse tôt ou tard »dit-elle, en seule conclusion. Lui et la jeune femme finissent par s’en aller.. Une des scènes marquantes de cette pièce…

De nouveau, noir assez long. Conversation à table avec Lui qu’elle a tellement attendu, il est juste en face d’elle mais… absent. Et la pièce se termine plus qu’elle ne finira, comme elle a commencé, avec Elle, se lovant dans le grand canapé. La boucle est bouclée sur un moment d’existence de ces trois personnages. Mise en scène avec une grande précision par Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou, le spectacle,même après un début prometteur, a pourtant du mal à fonctionner…
Dominique Reymond, la plupart du temps seule sur cette grande scène, est impeccable et a une présence exceptionnelle. Mais Et jamais nous ne serons séparés, cette première pièce de l’auteur norvégien n’a pas encore la force de celles qui suivront, entre autres, le très beau Rêve d’automne qu’avait mis en scène Patrice Chéreau. Ce dialogue répétitif a un effet ses limites et on se demande ce que serait le spectacle sans la présence lumineuse de Dominique Reymond. Passée un demi-heure, c’est malheureusement sans espoir et malgré la qualité de l’écriture et l’indéniable travail des metteurs en scène et des acteurs, le spectacle distille un ennui persistant et une douce somnolence s’empare du public jusqu’à la fin. Oui, c’est décevant.
Vous voilà prévenus, si vous aimez le théâtre et l’écriture de Jon Fosse, prenez un café et tentez l’expérience mais cette pièce n’est pas sa meilleure et évitez d’y emmener un ou une amie (et surtout pas votre vieille cousine qui adore Eugène Labiche), ils risquent de vous en vouloir à jamais..
Philippe du Vignal
Jusqu ‘au 12 octobre, T 2 G, 42 avenue des Grésillons, Gennevilliers ( Hauts-de-Seine). T. : 01 41 32 26 10 .
Centre Dramatique National d’Angers (Maine-et-Loire), les 18 et 19 novembre.
Comédie de Valence ( Drôme), les 16 et 17 décembre,
Bonlieu (Annecy) du 11 au 13 mars ; Centre Dramatique National de Poitiers, (Vienne) les 18 et 19 mars. Comédie de Reims ( Marne), du 28 au 30 mars.
Théâtre des 13 vents, Montpellier (Hérault), du 8 au 10 avril.
Les romans de Jon Fosse traduits en français par Terje Sinding, sont publiés aux éditons Circé et son théâtre, aussi traduit par Terje Sinding, est paru chez L’Arche éditeur.
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