Créanciers d’August Strindberg, adaptation de Philippe Calvario et et Marlène Da Rocha, mise en scène de Philippe Calvario
Al et Gus, des amis se retrouvent… Amis ? Qu’y a-t-il entre eux, sinon un énorme point d’interrogation: l’épouse d’Al, ex-épouse de Gus… Une histoire de rivalité et de vengeance. Strindberg croit-il sincèrement au «combat des cerveaux», à la vampirisation du Moi par l’Autre, le plus autre qui soit: la Femme ?
Femme fatale, débilitante, elle aspirerait la substance de l’homme pour s’en constituer et le laisserait comme une peau vide… Pas sûr. Des mots que le dramaturge met dans la bouche de Gus, venu harceler et manipuler Al, le mari heureux de Tekla, son ex-épouse. Il profite de son moment de doute professionnel et artistique, pour tuer son bonheur et l’anéantir, en faisant douter Al de la fidélité de sa femme, et peut-être la récupérer pour la dominer.

Gus n’est pas l’unique porte-parole de Strindberg dans cette pièce dialectique. Tout se joue à trois couples : l’un surprenant, constitué par ces deux maris mais Gus a l’avantage de savoir ce qu’ignore Al: qu’il est son ex-mari) Un autre couple: le mari et son épouse dont le bonheur et l’amour sont mis à sac par les propos infects de Gus, et enfin l’ancien couple dont Gus tente de tirer bénéfice.
Mais Strindberg ne savait pas ce que l’adaptation de Philippe Calvario et Marlène Da Rocha comme le choix de la comédienne mettent en évidence: le grand auteur était en avance sur son temps. Finalement les «créances» des deux hommes sur Tekla seront sans valeur. Elle a conquis, grâce à eux ou pas, son indépendance et elle n’a rien à leur rendre mais pourra vivre sa vie. Gus est exactement dans la situation d’abandon qui conduit un homme à la violence et au féminicide («j’ai des droits sur cette femme, elle m’appartient et si elle m’échappe, je préfère la détruire »).
Cette adaptation et cette mise en scène ne tirent pas la pièce vers l’actualité : elles y est déjà inscrites. Et le beau personnage de Tekla, bien écrit, nous fait comprendre que, malgré sa réputation méritée de grand misogyne et sa peur d’être vampirisé, Strindberg aime beaucoup et comprend les femmes.
Une pièce qui captive le public jusqu’à la dernière minute. D’abord, sous forme de comédie : on va vite comprendre que le visiteur qui souhaite «guérir» Al, de ses illusions matrimoniales, est l’ex-mari frustré. Insinuations et coups bas contre son «ami » sont cruels et déguisés en conseils de «médecin de l’âme». On rit de ce Iago en complet veston, comme de la naïveté (provisoire) de son partenaire.
La suite est moins drôle: le manipulateur a empoisonné l’esprit d’Al qui n’ose avouer à sa femme, d’où lui vient cette humeur morose… Elle tient bon, mais… après une trêve entre Tekla et Gus qu’il prend pour une victoire, la pièce finit dans un drame très noir que Philippe Calvario a eu le bon goût de clore très vite.
Au Théâtre de l‘Épée de bois, la belle salle en bois offre son décor au fameux vestibule des tragédies classiques, comme à un appartement bourgeois. Bertrand Couderc y a réglé des lumières lyriques, mises au service d’acteurs exemplaires. Ils osent jouer à voix nue, engagés, subtils et puissants : Julie Debazac et Philippe Calvario lui-même, victime jetée aux griffes de son prédateur: Benjamin est un Baroche impressionnant, perché sur sa chaise en oiseau de proie, qui attend le moment pour frapper à coup sûr).
Etroitement impliquée dans cet exercice de cruauté, se pose la question de l’art. Un metteur en scène (peintre dans la version originale) en panne d’inspiration et dépassé par le succès de sa femme, une écrivaine à l’origine, devenue une actrice très demandée et qui ne dépend plus de lui, et un acteur célèbre mais insatisfait : comment garder ses forces créatives ?
L’art serait-il dévoré par l’amour et le désir? Seule Tekla semblait avoir réussi la synthèse entre art et amour. Mais Créanciers est pour Strindberg, une autofiction de ses angoisses d’homme et d’écrivain: il se posait lui-même la question de son art et d’un sentiment d’impuissance, alors qu’il était dans une période très féconde. Cette adaptation fidèle et forte de Créanciers a été jouée quelques jours en mars mais sera reprise au Théâtre de l’Epée de Bois cet automne. Ne la manquez pas.
Christine Friedel
Spectacle vu le 4 mars au Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes.
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