À ce Stade de la nuit de Maylis de Kerangal, mise en scène d’Antoine Oppenheim et Sophie Cattani

 À ce Stade de la nuit, d’après le roman de Maylis de Kerangal, mise en scène d’Antoine Oppenheim et Sophie Cattani

 Sur l’île de Lampedusa, entre la Tunisie et la Sicile, par une nuit d’automne. Une femme seule est assise à la table de cuisine. On entend la radio. Elle lit dans  un  journal que, sur les côtes méditerranéennes, un bateau de cinq-cent migrants, parti de Tripoli, a coulé et cinquante-cinq seulement seront sauvés.
Cette  pièce est adaptée du roman de Maylis de Kerangal pour qui cette île, réputée pour la beauté de ses plages et la richesse de sa faune marine, est le lieu emblématique d’une tragédie humaine, celle des crises migratoires où des milliers de gens fuyant l’Afrique essayent d’arriver en Europe. 
En quarante-cinq minutes, ce spectacle; bien mis en scène,  exprime avec intensité et poésie, un malheur humain sans solution. Rien n’a changé depuis 2013, année d’un premier naufrage, non loin de Lampedusa. 

©x
©x

Le jeu de Sophie Cattani, d’une extrême précision, est sensible et sobre. Une tasse sur la table se casse en morceaux : belle métaphore de toutes ces existences torturées et détruites. L’actrice- gestuelle retenue et voix au rythme parfaitement maîtrisé- nous met sans pathos, à l’écoute des sentiments profonds de cette femme, à son impuissance et à ceux, plus extérieurs, d’une rage collective. Que faire et comment, face à l’horreur de l’injustice et au destin de ces peuples abandonnés par le monde occidental et livrés à eux-mêmes?

À ce récit admirablement interprété, se joint l’art de Mahmood Peshawa. Ce artiste kurde irakien, lui-même exilé, peint une fresque dans une presque obscurité: visages hagards, collés les uns aux autres, regards perdus dans le vide, corps invisibles ou à peine esquissés de ces émigrés, seuls au monde et que personne ne veut voir ou entendre !
Cette fresque créée pendant la représentation, produit au cœur du texte, un effet tragique et une vérité implacable. Avec subtilité, la metteuse en scène fait dialoguer ensemble  littérature,  peinture  et cinéma, donnant ainsi au spectacle une résonance théâtrale particulière. Lampedusa, ce nom rappelle aussi Le Guépard (1963),  chef-d’œuvre de Luchino Visconti, adapté du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa !
Nous sommes au début du spectacle, un peu étonnés par cette référence au film. Quel rapport  entre les migrants et cette catastrophe?  Un peu surpris aussi  mais émus par les images sublimes du film et par l’interprétation de Burt Lancaster ( le prince Don Fabrizio Corbera de Salina, surnommé le Guépard).
Cet aristocrate perçoit le profond bouleversement de la société italienne en cette fin du XIX ème siècle avec le Risorgimento (l’unification). Il ressent violemment la fin de l’ancien monde et le déclin de l’aristocratie. Une des séquences du film, celle très célèbre du bal, avec entre autres, un gros plan sur le visage de Don Fabrizio Corbera de Salina au regard mélancolique, et projetée ici sur un drap blanc, en fond de scène, exprime merveilleusement sa vision lucide de l’avenir et la disparition d’un univers.  L’époque industrielle et la modernité  sont une cause du  drame des migrants.  La mort, au centre de cette catastrophe, habite aussi Le Guépard.

Autre réminiscence, avec le cinéma: Burt Lancaster dans Swimmer ( Le Plongeon) de Frank Perry et Sydney Pollack ( 1968), un film sorti cinq ans après Le Guépard  qui fait écho au chef-d’œuvre de Luchino Visconti. Symbole d’une nouvelle bourgeoisie parvenue et adepte du consumérisme, Ned Merrill s’invite en maillot de bain, l’été dans les villas d’une banlieue chic du Connecticut.  Monde d’apparence et de profits « où le bonheur se mesure à la taille des piscines, où l’amitié ne résiste pas aux revers de fortune, où les convenances masquent un profond mépris de classe. ». En allant de piscine en piscine,  avant de rentrer chez lui, il démêle le fil de son existence …
Ici, fiction et réalité s’entrechoquent. L’adaptation théâtrale réussit ici avec délicatesse à mettre en lumière les strates de lecture et les thèmes du roman: historiques, économiques, socio-politiques ou plus spirituels et philosophiques… Le texte écrit à la première personne, donne voix, comme la remarquable mise en scène, à la révolte empêchée, à l’injustice meurtrière et à l’indifférence…    

 Elisabeth Naud 

Jusqu’au 29 septembre, Théâtre de Belleville, passage Piver au  94 rue du Faubourg du Temple, Paris (XI ème). T. 01 48 06 06 34. 

Du 8 au 11, puis du 15 au 18 octobre, Théâtre des Marronniers, 7 rue des Marronniers, Lyon ( Rhône).


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

cinq + 12 =