4.48 Psychose de Sarah Kane; traduction de Vanasay Khamphommala, mise en scène de Jacques Osinski
L’écrivaine anglaise a écrit cinq pièces de 95 98, Anéantis (Blasted),: L’Amour de Phèdre (Phaedra’s love), Purifiés (Cleansed), Manque (Crave) et 4. 48Psychose, ce dernier juste avant de se pendre à vingt-huit ans Ce monologue sonne comme une œuvre testamentaire, avant son suicide qu’elle avait programmé à 4 h 18 . On la retrouvera pendue avec les lacets de ses chaussures vers 3h et demi dans les toilettes de l’hôpital où elle avait été admise pour une sévère dépression psychotique. Ses pièces font scandale au Royal Court Theatre. La première, Blasted (Anéantis) avait déjà pour thème la violence du monde actuel : un journaliste plus très jeunet, abuse d’une jeune fille trop naïve. Des critiques accablent la pièce et son autrice, pourtant soutenues par Edward Bond et Harold Pinter!

4 18, Pychose a été créée dans ce même théâtre par James Macdonald l’année qui suivit la mort de Sarah Kane. Ensuite, à Paris en 2002, avec Isabelle Huppert, dans une remarquable mise en scène de Claude Régy. Depuis, cette pièce iconique a été peu jouée en France. Ici, elle est mise en scène avec rigueur par Jacques Osinski qui avait dirigé Sandrine Bonnaire ici même dans L’Amante anglaise de Marguerite Duras. Sur le plateau nu du théâtre de l’Atelier, aux murs et sols noirs, rien d’autre qu’un micro sur pied dans le fond. Sandrine Bonnaire, en jeans bleu et marcel noir, le plus souvent face public. Et sur écran en fond de scène, le visage très agrandi de Frédéric Liedgens en psy. Ils ont, tous les deux, une remarquable présence.
Le texte est d’emblée poignant : «Je suis triste. Je sens que le futur est sans espoir, et que rien ne peut s’arranger. Je m’ennuie de tout, tout me déplaît. Je suis une vraie ratée… » Cela rappelle le fameux vers du Cid de Corneille: «Le passé me tourmente et je crains l’avenir. » Mais ici à la puissance 1.000 sur le thème d’un amour visiblement impossible: « Si tu mourais ce serait comme si on m’enlevait les os. Personne ne saurait pourquoi, mais je m’effondrerais. » C’est l’amour seul qui peut me sauver et c’est l’amour qui m’a détruit. »
Et on sent une haine de son corps et une relation compliquée avec les autres: ‘J’ai gazé les Juifs, j’ai tué les Kurdes, j’ai bombardé les Arabes, j’ai baisé des petits enfants qui demandaient grâce, les champs qui tuent sont à moi, tout le monde a quitté la fête à cause de moi, je vais gober tes putains d’yeux et les envoyer à ta mère dans une boîte et quand je mourrai je vais me réincarner et je serai ton enfant mais en cinquante fois plus mauvais et complètement fou putain je vais faire de ta vie un putain d’enfer sur terre JE REFUSE JE REFUSE JE REFUSE NE REGARDE PAS VERS MOI. »
Aucune lueur d’espoir dans les confidences de cette jeune femme, accablée par la vie et ici revient toujours en filigrane, l’obsession de sa mort qui qui, enfin, la délivrerait d’elle-même et des autres: « Tout passe. Tout périt. Tout pâlit. Ma pensée s’éloigne avec un sourire meurtrier et laisse la discordante anxiété rugir dans mon âme. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Une chanson pour mon aimée, touchant à son absence, aux marées de son cœur, l’éclat de son sourire. »
Avec les autres en général, elle a aussi une relation compliquée: « Je n’ai jamais eu de problème dans ma vie pour donner aux autres ce qu’ils veulent. Mais personne n’a jamais été capable d’en faire autant. Personne ne me touche, personne ne s’approche de moi. »
Très impressionnante, cette trouvaille du metteur en scène: quelques paroles projetées sur l’écran noir et une liste impressionnante de médicaments prescrits à la jeune femme. Les scènes les plus fortes étant sans doute celles où la jeune femme perdue, répète sans arrêt: « C’est de ma faute » en dialoguant avec ce psy qui lui dit simplement, avec une grande bienveillance: « Non, mais vous êtes malade. »
Il y avait, à cette seconde représentation, des moments où Sandrine Bonnaire avait tendance à bouler son texte mais cela devrait s’arranger très vite. Il faut aller entendre ce monologue, une des meilleures œuvres du théâtre contemporain qui, plus de vingt ans après sa création, est toujours aussi universel et malheureusement, à une époque où tant de jeunes gens ne vont pas bien, d’une actualité brûlante…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 15 novembre, Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème). T : 01.46.06.49.24
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