Festival d’Avignon
L’Evangile de la nature, d’après le De Natura rerum de Lucrèce, traduction de Marie NDiaye et Christophe Perton
Seul sur un plateau tournant, un homme environné d’un panorama changeant de ciel, nuages, eau, particules volantes, et quelquefois de montagnes blanches. Seul, vraiment ? Il est là au centre de son être et de la nature qui ne font qu’un. Simple et radical : quel qu’il soit, ici, Stanislas Nordey dans sa peau de comédien.

Il nous transmet quelque chose d’énorme : oui, on peut vivre sans peur des Dieux et de la mort. Les Dieux ? Laissons-les tranquilles dans leurs maisons de sérénité, oublions ces épouvantails inconsistants. Mais célébrons celle qui n’est pas une idole mais une force vive : Vénus, la déesse du Désir universel, génitrice de tous les êtres vivants.
Aux autres Dieux, on ne demandera aucune réponse : les hommes ont mieux, avec la Science, révélée par Epicure. Un homme « un Grec », précise le poème -le poète latin dit ainsi sa gratitude envers la Grèce, source de la philosophie- vient remettre l’être humain sur ses pieds. On ne vous racontera pas toute cette adaptation fidèle, juste un peu resserrée mais on entend sa parfaite actualité. Non que les auteurs, au sens latin de responsables, aient « tiré» le texte pour le coller à aujourd’hui, mais par la force de Lucrèce lui-même, qui s’attache uniquement à l’essentiel : l’être, la vie, à travers une observation aigüe de l’Homme.
Nous savons ce qu’est une pandémie et la reconnaissons ici dans la description de la peste d’Athènes ; nous savons ce qu’est une guerre. Nous savons l’héroïsme et le génie des premiers hommes qui ont inventé ce qui est devenu notre monde. Et aussi, et surtout que nous sommes faits pour les joies simples d’un pique-nique au bord d’un ruisseau. Calmons-nous sur les vanités du luxe ; laissons les dieux où ils sont, sans se servir de leur nom pour aiguiser les haines, respirons au sein de la nature.
Et le scandale de la mort, comment y répondre ? Nous sommes faits, dit le poète, d’atomes assemblés au fil du hasard qui construit et sélectionne les espèces. Les particules de notre âme, plus légères, s’envolent les premières. Ensuite, le corps se défait : pas de châtiments infernaux, mais la dispersion, la juste répartition des atomes, là où la terre et la vie en ont besoin: au hasard. N’oublions pas: tant que nous sommes vivants, nous ne savons rien de notre mort et une fois morts, cela va de soi, nous ne sommes plus là pour ressentir quoi que ce soit. Logique imparable, non dénuée d’humour.
On peut revenir à l’infini sur ce poème fondateur d’un matérialisme aussi serein que ses adversaires ne le sont pas : voir le sort de Giordano Bruno en son temps. De Natura rerum, après quelques siècles de persécutions et censure, aura nourri Montaigne, Pascal, Molière sans doute, et nous arrive dans toute sa force.
Stanislas Nordey nous le donne avec un élan constant, engagé et calme, campé en équilibre parfois fragile et toujours repris sur ce qui suggère le cercle de la terre, entouré d’images de l’infini -mises en scène et scénographiées par Christophe Perton, avec les vidéos de Baptiste Klein. L’Evangile de la nature : ce que nous annonce Lucrèce, c’est vrai et c’est une bonne nouvelle, pour toujours.
Christine Friedel
Théâtre des Halles, rue du Roi René ,Avignon:T.: 04 32 76 24 51.
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