Romance de Catherine Benhamou, mis en scène d’Heidi-Eva Clavier

 Romance de Catherine Benhamou, mise en scène d’Heidi-Eva Clavier (à partir de treize ans)

C’est en France, l’histoire, somme toute banale, d’Imène, une jeune étudiante intelligente à laquelle est promis un brillant avenir. Sa vie va changer, quand elle essayera de comprendre comment, à la suite d’une rencontre via les réseaux sociaux, sa meilleure amie, Jasmine (dix-huit ans) va s’enfoncer dans une redoutable et irrésistible spirale.  Elle a été séduite et manipulée par un terroriste dangereux -de son âge- Et elle va même se marier avec lui- alors qu’elle le connait seulement en ligne. Leur nuit de noces? Ils feront juste l’amour sur un matelas dans une cave d’immeuble. Il y a des rêves plus exaltants… quand on a des appétits révolutionnaires et qu’on veut changer l’ordre mondial, en faisant basculer la Tour Eiffel. Jasmine, issu d’une famille  de banlieue et ayant toujours vécu dans un H.L.M. ira vers ce qu’on appelle la « radicalisation »: elle préparera un attentat, après avoir acheté les produits explosifs nécessaires sur Internet… Y-a-t-il des raisons intimes pour qu’elle en arrive à cette extrémité? A-t-elle résisté à celui qui est devenu son mari? A-t-elle hésité avant de se lancer dans une telle connerie?
Catherine Benhamou, avec ce monologue superbement écrit, laisse le flou s’installer. Comment a pu naître une tragédie à la fois personnelle et politique, dans un pays qui se veut civilisé? Quels rouages quels gardes-fou dans la société actuelle, n’ont pas fonctionné? Les trop fameux réseaux sociaux n’étant finalement que son reflet Imène ne pourra rien faire pour que son amie sorte de cette descente aux enfers programmée. Heureusement, si on peut dire, elle sera repérée et mise en taule, avant que sa ceinture d’explosifs ne fasse un carnage.
Ainsi, finit le rêve d’une fille intelligente qui a dérapé et succombé, même à distance, aux charmes d’un apprenti-terroriste: 
« Et c’était devenu un projet qui deviendrait pour finir une réalité terrible qui la ferait entrer dans l’Histoire avec un grand H, et elle qui n’a jamais réussi à s’y intéresser, qui ne l’a même jamais ouvert son manuel d’Histoire, elle pourrait bien être dedans un de ces jours, avoir son nom dedans et peut- être même sa photo et en attendant elle fera la une de tous les journaux enfin ça c’est ce qu’elle pense Jasmine à cet instant précis. « 

 

© Laurent Delisle
© Laurent Delisle

« Imène ne parle jamais d’idéologie ou religion, dit la metteuse en scène, elle raconte les dangers pour l’adolescence prise dans les réseaux sociaux, emmêlée dans la recherche de soi et le besoin d’être écoutée, hors de portée du soutien des adultes. La mise en scène a été pensée pour donner vie à la narration d’Imène, sur tout type de plateau et pour tous les publics. (…) Le spectacle a été joué dans les milieux scolaires et pénitentiaires des Yvelines, depuis quatre ans, avec plus de quatre cent-cinquante représentations! Il peut se jouer sur les plateaux, dits conventionnels, avec la même force de narration et la même intensité que celle d’une adolescente qu’on n’a pas su rattraper, et qui a plongé. »

Une table, une chaise et quelques micros. Marion Trémontels- diction et gestuelle absolument impeccables- a une étonnante présence et donne à ce texte remarquablement ciselé, sa puissance et sa vérité: « Non, elle n’y était pas prête, pas comme ça en tout cas sur le matelas, entre deux petits tas de mort aux rats, avec le gargouillement des tuyaux en bande-son et l’odeur de moisissure, elle avait rêvé mieux pour une première fois, et, là encore, c’est la réalité qui s’imposait parce que vous le savez bien, ce genre de gars quand il a ça en tête et qu’il en a la possibilité parce qu’on a été assez bête ou naïve pour penser qu’au dernier moment on serait deux à décider si on le fait ou pas, la réalité c’est qu’on est là avec 80 kilos sur le corps à se demander comment arrêter ça, puisque même si on dit non ils ne comprennent pas, ou ils font semblant.  » Des monologues, nous commençons à en être saturés et nous en aurons encore une bonne dose au prochain Avignon off. Ici, c’est beaucoup plus convaincant et cette jeune actrice qui possède un solide métier, s’impose vite, toujours aussi formidablement juste et émouvante, en jouant plusieurs rôles derrière un micro, bien dirigée par Heidi-Eva Clavier.
Un spectacle simple et court mais d’une rigueur exceptionnelle: on n’a pas tous les jours l’occasion d’entendre un texte aussi fort et aussi bien joué. Alors, profitez-en! Il y a, au moins, plus de mille pièces dans le Off mais allez-y en priorité.  Attention, n’y emmenez quand même pas un ou une adolescente, un peu fragile. C’est souvent dur et bouleversant. Tiens, encore une étonnante petite phrase pour la route:
« Alors, maintenant que j’ai écrit la fin, je peux vous le dire que ce qu’elle voulait dans le fond, Jasmine, ce n’était pas tout faire sauter, ce n’était pas la détruire complètement, la tour Eiffel, ce qu’elle voulait, c’était juste la faire pencher. » 

Philippe du Vignal 

Spectacle vu  le  15 juin au Cromot, 9 rue Cadet, Paris (IX ème). 
Festival d’Avignon, Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Sain+navette pour aller à la salle Étoile-MAIF.
Le texte est paru aux éditions Koiné.


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