Un cycle de lectures à la Comédie-Française
Le bureau des lecteurs de la Comédie-Française dirigé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de cette grande maison, propose aux spectateurs, deux fois par an, une sélection de textes contemporains : d’ auteurs français au mois de juin, d’ auteurs étrangers au mois de décembre.
Nous avons donc assisté, au Studio Théâtre, à la lecture par les comédiens du Français de cinq pièces d’auteurs d’aujourd’hui qui nous ont fait parcourir le monde, quelques endroits du monde en tout cas : L’espagnol Juan Mayorga, l’autrichien Händl Klaus, l’israëlien Gilad Evron, la serbe Biljana Srbljanovic, l’écossais David Greig, une très belle sélection.
La semaine a commencé par la lecture de Copito, ou les derniers mots de Flocon de neige, le singe blanc du zoo de Barcelone de Juan Mayorga, traduit par Yves Lebeau, publié aux Solitaires intempestifs, mis en lecture par Laurent Muhleisen avec la complicité d’Andrès Lima metteur en scène de la pièce en Espagne.*voir aussi :http://theatredublog.unblog.fr/2009/12/11/cycle-de-lectures-dauteurs-contemporains-etranger/
Juan Mayorga, que Jorge Lavelli nous a fait découvrir en mettant en scène Himmelweg et Le garçon du dernier rang, et qui sait nous surprendre chaque fois par l’originalité de ses sujets.
Copito c’est Copito de nieve, flocon de neige, une célébrité, le gorille albinos du zoo de Barcelone que toute l’Espagne connaissait et vénérait. Car Copito est mort il y a quelques années et l’annonce de sa mort prochaine avait fait affluer les foules et avait enrichi le zoo de Barcelone. Juan Mayorga lui donne la parole.
Copito sait qu’il va mourir, il ne craint pas la mort, il a lu les philosophes. Son gardien le fournissait en livres, un par jour, se trompait parfois, Montesquieu au lieu de Montaigne par exemple. Copito va énumérer les raisons qu’il a de ne pas craindre la mort, mais il meurt avant d’avoir pu dire à Dieu ce qu’il avait à lui dire. Dans la même cage, comme un faire- valoir, un gorille noir qui n’aimait pas les bananes et qu’il a fallu « éduquer », passe son temps à essayer d’attraper ses bananes et dérange Copito dans ses pensées. Le gardien, lui, préoccupé par la disparition prochaine de Copito, ne pense qu’au bénéfice qu’il pourrait tirer de sa notoriété.
Une fable cocasse et troublante où l’humanité n’est pas du côté où on l’ imagine.
Le charme obscur d’un continent de Händl Klaus, traduit de l’allemand par Henri Christophe
Pièce publiée aux Editions Théâtrales dans la collection Trait d’Union et lecture dirigée par Françoise Petit.
Une femme doit quitter l’appartement qu’elle occupait avec son mari. Elle explique au propriétaire qu’elle part le rejoindre au Pérou. Mais le propriétaire découvre dans l’appartement un petit doigt de pied humain. Elle ne va pas au Pérou et demande à sa mère de récupérer cet indice d’un meurtre possible. Face à face entre la mère et le propriétaire.
Affrontement subtil, mystère, Händl Klaus est un dramaturge du non dit pour dire l’hypocrisie d’une société qui s’abrite derrière les apparences.
Le diable de Châtillon de Gilad Evron, traduit de l’hébreu par Zohar Wexler Lecture dirigée par Isabelle Gardien.
« Qui suis-je ? » demande Baudoin , roi de Jérusalem à son serviteur Gaston. « Vous êtes le roi » répond Gaston. Baudoin est en train de mourir de la lèpre qui ronge son corps mais pas son esprit. Nous sommes à l’époque des Croisades. Autour du roi mourant, s’agitent ceux qui guettent les effets de sa faiblesse, ses enfants, ses ennemis. La violence ne viendra pas forcément des barbares. Jusqu’à la fin, Baudoin gardera l’esprit vif et clairvoyant . Gaston, son serviteur, un homme banal, marié, cinq enfants, incarne la vie, le bon sens, il reçoit de son maître de savoir écouter et répondre, de savoir qui il faut craindre ou admirer.
Une pièce mystérieuse qui nous entraîne loin dans le temps, nous dit le pouvoir de la pensée face à la barbarie .
Le duo Eric Génovèse,( Baudoin,) Hervé Pierre,(Gaston) magnifiques, faisait rêver de voir cette pièce bientôt mise en scène.
Barbelo, à propos d’enfants et de chiens de Biljana Srblanovic, traduit du serbe par Gabriel Keller, édité chez l’Arche éditeur, lecture dirigée par Laurent Muhleisen
Biljana Srbljanovic est l’auteur reconnue de cette après- Yougoslavie, elle porte en elle les douleurs, les questionnements, les espoirs de cette Serbie nouvelle.
Zoran, un enfant trop gros et Milena une jeune femme infantile mariée au père de Zoran, passent leur temps ensemble, croisent des chiens, des humains et des morts. Auront-ils assez d’énergie pour réinventer une vie ? L’auteur, de pièce en pièce réinterroge le chaos que fut son pays et pose la question de l’espoirpour ceux qui sont les plus fragiles.
Le dernier message du cosmonaute à la femme qu’il aima un jour dans l’ex union soviétique. de David Greig, traduite de l’anglais( Ecosse), par Blandine Pélissier.mise en lecture d’ Alain Lenglet. (Editions Théâtrales)
David Greig est avec David Harrower un des grands dramaturges écossais actuels. Dans cette pièce, comme dans d’autres, il fait se croiser des histoires. Comme dans des films ou dans des romans, des destins se déroulent parallèlement, se télescopent parfois.
Très haut dans l’espace, Oleg et Casimir, deux cosmonautes oubliés qui ne savent même pas qu’ils ne sont plus soviétiques, sur Terre, en Ecosse, un couple bourgeois, Keith et Vivienne face au vide de leur relation, des danseuses de cabaret, dont Nastasia qui est la fille de Casimir qui est parti là-haut il y a 12 ans et qu’elle salue à chaque passage du vaisseau spatial… Nastasia qui a une liaison avec Keith qu’elle retrouve dans des aéroports, un fonctionnaire de la banque mondiale, un spécialiste des ovnis en Provence près de la montagne sainte victoire dont Keith arborait l’image sur sa cravate, une jeune policière déterminée . On passe des paysages sauvages de l’Ecosse à l’espace urbain, aéroports, boites pour solitaires, à la Provence. Il y a des disparitions, des amours, des drames, tandis qu’Oleg et Casimir tournent jusqu’au jour où Casimir quitte le vaisseau spatial laissant Oleg à une solitude qu’il ne supporte pas.
Le monde a changé, ils ne le savaient pas, mais les hommes ont toujours autant de mal à trouver un sens à leurs vies, ils se raccrochent à un paysage, une musique, un souvenir. Une lecture virtuose, éclairée par les présences exceptionnelles d’Isabelle Gardien qui vient d’être exclue de la Comédie- Française et de Suliane Brahim toute nouvelle arrivée.
Cinq pièces qui dessinent des visages du monde, nous sont données avec engagement et virtuosité par les comédiens français, et nous donnent envie d’en savoir plus sur leurs auteurs et de les retrouver sur le plateau de la Comédie- Française ; un groupe de spectateurs engagés ont suivi toutes ces lectures et ont désigné leur préférée, à savoir Barbelo, à propos d’enfants et de chiens de Biljana Srbljanovic.
Françoise Du Chaxel
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