Toboggan

Toboggan, texte et mise en scène de Gildas Milin

 

toboggan3On n’est pas vieux de la même façon : d’un côté, il y a les seniors, les vieux aisés ou plus des pays riches, de l’autre,  il y a les vieux, autrefois et parfois encore, dans certaines civilisations, respectés et honorées, aujourd’hui abandonnés, avec la restriction des services sociaux prônée par « le marché ». En attendant la mort, et en traînant ses handicaps, il faut bien vivre : on dit que la criminalité des vieux s’est multipliée par deux au Japon dans les dernières années (avant le tsunami). Quand on a demandé à ces « nouveaux délinquants » pourquoi ils avaient fait cela, ils ont répondu le plus souvent » je voulais qu’on s’occupe de moi ».
Dans un futur proche qui pourrait être tout simplement un « à côté » du monde tel qu’il est, Gildas Milin a imaginé une bande de vieux, tous plus ou moins malades ou handicapés, qui décident d’assassiner un jeune agent de sécurité, ensemble, à mains nues, pour avoir la chance d’être arrêtés et conduits dans un centre spécialisé où ils auraient trois repas par jour et quelqu’un à qui parler.
Une jeune fille vient faire le chien dans ce jeu de quilles, tout en nouant un lien possible , malgré tout, entre les générations. Comme pour chacun de ses spectacles, l’auteur a étudié sérieusement les données économiques, géopolitiques, anthropologiques, biologiques, psychologiques de la question.
Il a tiré de ce travail une pièce dont l’intrigue est très simple, le jeu forcément répétitif, entre la violence infligée à leur proie par la bande des vieux et leurs propres maux et plaintes. Et cela donne un spectacle très fort. D’abord, parce qu’il est beau à voir, avec une scénographie (de l’auteur et de Françoise Lebeau) à plusieurs plans : rideaux en lames de plastique, comme dans les hôpitaux, qui jouent de belles transparences et opacités, et d’un bruit glaçant ; derrière, un haut dérouleur de papier ou apparaissent de belles images hors du temps, répondant à l’instant joué. Ajoutons un piano baladeur et un « inspecteur-contrôleur » qui interrompt l’action pour donner la distance nécessaire, contrôlant surtout la réaction du public…
Ce qui donne corps à l’affaire, c’est la bande de comédiens, le collectif des « vieux » réuni sur le plateau : Catherine Ferran, Michèle Goddet (ou Clémence Azincourt, qui l’a remplacée un soir où elle était blessée), Gaël Baron, Jacques Pieiller et Gildas Milin lui-même (en meneur, comme il se doit) se sont entraînés ensemble comme on pratique des arts martiaux.
Ils se sont formés en meute, à laquelle « la victime » (le très acrobate Guillaume Rannou) est en proie et que vient perturber la jeune fille ( Anna Lien).
Voilà, c’est violent, c’est toujours pareil, on ne peut plus les voir, et pourtant on ne les lâche jamais, ces vieux « affreux sales et méchants ».
C’est qu’ils ne sont pas si méchants, se forcent au crime, solidaires et loyaux entre eux. Tout est tellement “trop“,  qu’on rit pour se défendre, on rit contre la fatalité, que l’on soit jeune ou vieux. Gildas Milin en fait son propos : attention aux liens entre générations, rompus, faussés, cachés, pervertis. Le théâtre permet de regarder le désastre, sans peur.


Christine Friedel

 

TGP de Saint-Denis. À voir à l’Echangeur de Bagnolet du 30 novembre au 6 décembre – 01 43 62 71 20

Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers


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