Tadeusz Kantor, artiste du XXIe siècle
Peintre et sculpteur, scénographe, metteur en scène, auteur et créateur de ses propres spectacles, théoricien, Tadeusz Kantor aurait eu cent ans cette année. Une bonne occasion de le faire connaître à tous ceux qui n’ont jamais pu voir ses spectacles. Pour fêter cet anniversaire ainsi que la parution en français de ses Écrits édités par Les Solitaires Intempestifs, l’Odéon-Théâtre de l’Europe a consacré une longue soirée à cet artiste hors-normes que nous avons eu le privilège de bien connaître.
Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, la traductrice de ces Écrits et Jean-Pierre Thibaudat, critique théâtral, ont d’abord retracé avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité le parcours de celui qui fut d’abord metteur en scène, notamment de Stanislas Ignacy Witkiewicz, puis scénographe pour plusieurs dizaines de spectacles polonais, et surtout créateur de ses propres œuvres très influencées par le dadaïsme, à mille lieues de toute analyse psychologique, comme il disait, et encore inspirées au début par ce même Stanislas Ignacy Witkiewicz et par Bruno Schülz: «Je ne joue pas Witkiewicz, disait-il souvent je joue avec Witkiewicz », auteur d’emballages à la même époque que Cristo, de happenings et « cricotages » comme cet étonnant Concert de la mer dont a pu voir il y a quelques années une grande photo, dans le métro parisien… pour une publicité d’assurances ! Et surtout créateur d’une dizaine de spectacles, comme, en 1967, La Poule d’eau qu’il présenta ensuite au festival de Nancy où nous l’avions découvert puis Les Mignons et les Guenons.
En 1972, Les Cordonniers de Witkiewicz, fut le seul de ses spectacles (joué à Malakoff) avec une distribution franco-polonaise, qu’il n’arriva pas à vraiment maîtriser et dont il ne voulait jamais parler. Mais son chef-d’œuvre, La Classe morte, magistrale création (1975), joué quelques centaines de fois en Pologne mais aussi dans le monde entier, devint un spectacle-culte du théâtre contemporain.
Suivirent en 1979, une petite forme proche du happening Où sont les neiges d’antan? Puis en 1980: Wielopole, Wielopole, du nom de son village natal proche de Cracovie, autre tout à fait remarquable spectacle.
En 1985, Qu’ils crèvent, les artistes, puis en 1988, Je ne reviendrai jamais, et en 1990 : Ô douce nuit, autre brillante petite forme avec de jeunes comédiens en stage avec lui à Avignon, et enfin le dernier, en 1990, Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, celui dont nous avions pu voir la générale au Théâtre Garonne à Toulouse, avant qu’il n’aille le répéter à nouveau à Cracovie où, victime d’un A.V.C., il n’eut jamais la joie de le voir achevé…
A cette soirée, on a pu voir et entendre un certain nombre d’archives sonores et visuelles. Et c’est toujours un choc pour nous de le revoir ainsi, aussi vivant, généreux et aimant beaucoup parler d’arts plastiques, scénographie et théâtre, et de façon très subtile dans un excellent français, avec son inimitable voix rocailleuse…
Il parlait avec une grande simplicité, de son travail artistique, de sa vie personnelle, et de la mort qui l’obséda sa vie durant. D’abord, pendant l’après-guerre de 14 (il naît en 1915 !) où disparurent plusieurs de ses oncles, puis pendant la seconde guerre mondiale, deuxième traumatisme très violent pour les Polonais. Il avait vingt-cinq ans en 1940, et du courage humain et artistique à revendre!
Avec quelques amis artistes, peintres, écrivains et comédiens, il réussit à monter clandestinement des spectacles dans des appartements vides pendant l’occupation allemande. Sans affiches bien sûr, mais aussi sans chauffage, sans lumière électrique, sans décors, sans costumes mais avec une foi immense en son art. Bizarrement, il n’en voulut jamais aux Allemands qui produisirent et accueillirent plusieurs de ses spectacle; il joua dans le monde entier mais refusa toujours d’aller en URSS, à cause du massacre, sur ordre de Staline au printemps 1940 à Katyń de 20.000 officiers et cadres de l’armée polonaise! Les Russes le nièrent jusqu’en 1990, et en attribuèrent la responsabilité aux Allemands (voir le film d’Andrzej Wajda sorti en 2007, vu sur Arte en avril 2011)
Il nous avait dit avoir vu par hasard son père dans la rue, puis enfin rencontré, alors qu’il était déjà élève à l’Ecole des Beaux-Arts de Cracovie, où il enseigna ensuite à deux reprises. Il vouait une immense affection à sa mère dont il avait imprimé une photo à cinq âges de sa vie sur des sacs de jute remplis de grain, une de ses œuvres plastiques les plus réussies. Il avait aussi fait reproduire en bronze un des petits mannequins/écoliers de La Classe morte assis à sa table qu’il fit installer sur la tombe de cette mère tant chérie.
Mais Tadeusz Kantor était aussi l’auteur d’une œuvre théorique importante, que le public put découvrir par le biais de textes inédits lus par ces excellents comédiens que sont Marcel Bozonnet, Ariel Garcia-Valdès et Micha Lescot. Mais il aurait mieux valu réduire la voilure, d’autant plus que ces textes viennent d’être publiés! Même si ces lectures étaient entrecoupées d’extraits de ses spectacles, l’ensemble restait quand même très estouffadou, et surtout ne fait pas sens, quand on connait peu ou mal l’œuvre de Tadeusz Kantor !
Après l’entracte, était très attendue la projection du film réalisé en 1989 par Nat Lilenstein de cette cultissime Classe morte qui avait été de nouveau jouée à Chaillot.
Mais catastrophe! Rien à voir avec la très bonne captation qu’en avait faite Jackie Bablet; on a eu droit à une sorte de peu intelligente recréation filmique, sans véritable rythme, avec éclairages bleutés, gros plans incessants, manque total de respect du dispositif scénographique en angle, présence mal filmée de Tadeusz Kantor dirigeant ses acteurs sur scène, incessants mouvements de caméra non justifiés, son souvent trop fort ou mal capté…
De plus, le film était projeté non sur écran mais directement sur les planches du décor d’Ivanov, mis en scène par Luc Bondy, donc avec des raies. L’Odéon n’a-t-il pas d’écran?
Et très vite, l’ennui, évidemment, s’installa ; bref, tout le contraire de cette si vivante Classe morte, maintenant deux fois morte, puisqu’ont disparu Michal Krzystofelk (le vieux sourd), Kazimir Mikulski (le surveillant d’école), la magnifique Lila Krasicka (le vieux absent du premier rang) que Tadeusz Kantor appelait comtesse, ce qu’elle était réellement !
Tous ceux qui avaient eu privilège de voir la première version de cette «séance dramatique» , selon son expression créée en 1975 à la galerie Krysztofory de Varsovie, ou comme nous, à Amsterdam et ensuite une bonne dizaine de fois un peu partout en France ou à l’étranger, n’y ont pas trouvé leur compte. Malgré un sous-titrage intéressant qui révélait un texte très fort, aux mots grossiers, voire obscènes…. Bref, ces cent minutes n’en finissaient pas de finir, et des spectateurs sont même partis!
Dommage, vraiment dommage! L’immense Tadeusz Kantor méritait mieux que cela! Notre ami Jean Couturier vous parlera prochainement de l’exposition de ses dessins à la Bibliothèque polonaise de Paris.
Philippe du Vignal
Théâtre de l’Odéon le 7 avril.
Les Ecrits de Tadeusz Kantor, traduits par Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, sont parus aux éditions des Solitaires intempestifs
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