Supervision de Sonia Chiambretto, mise en scène d’Anne Théron, chorégraphie de Claire Servant
Les coulisses de l’hôtellerie de luxe et de la restauration, mais pas seulement… « Des histoires, dit l’auteure, des passages, des instants surpris, des retrouvailles, des déchirements, de l’ennui. la France ordinaire, l’univers du travail, et le bruit de fond de hôtellerie-restauration. » C’est aussi le premier spectacle de la saison du Théâtre 14 après travaux. Enthousiastes et engagés, les nouveaux directeurs, Mathieu Touzé et Edouard Chapot, veulent faire découvrir des artistes et des dramaturges français contemporains.
Au Palace Blue Hôtel, lieu de cette comédie grinçante et drôle, il n’y a pas que des heureux… Le climat à l’école hôtelière puis dans la profession, n’a parfois rien à envier à celui d’une caserne : «Félicitations. Vous êtes affectés ici. Il n’y a aucune erreur d’orientation. Vous avez fait le choix d’entrer dans une formation qui mène à des métiers exigeants et, de ce fait, exigeante : tenue, ponctualité, présence, travail.» Ou bien encore, la Conseillère d’orientation: « Quand je vous appelle, vous répondez bien fort : « Oui, madame.Vous vous levez, vous me dites : « Bonjour, madame. » Je vous tends votre dossier d’inscription et vous signez. »
On ne rit pas tous les jours! Pablo: « Moi, au départ, je voulais suivre une formation de pâtissier. On arrivait du Portugal, mes parents ne parlaient pas un mot de français. La conseillère d’orientation a mis un petit coup de blanco sur la rubrique: Pâtisserie… Ni vu ni connu, et hop, elle a inscrit: Service. » A un rythme soutenu, Anne Théron nous ouvre ainsi les portes d’un lieu réservé au personnel. La bande-son et musicale avec entre autres des extraits de compositions de Mendes pour Useless panorama, India Song, Slow 304s room, Twin Peaks de David Lynch, est remarquable et capte l’émotion du public. Un spectacle à la fois terrible et réjouissant. Quel monde ! «Quand j’ai lu Supervision, j’ai été séduite, aussi bien par son architecture ouvrant les espaces, que par sa langue épurée et à l’os » dit la metteuse en scène. Elle fait appel à la danse avec la chorégraphe Claire Servant, au mime, à la comédie et se saisit brillamment des multiples situations dramatiques, évocatrices de ce milieu mais bien souvent ignorées des clients. Humour et ironie tout en finesse sont au rendez-vous! Et la violence qui, insidieusement, se glisse dans de nombreuses courtes scènes, résonne d’autant mieux : « Posture debout posture courbée vers le bas posture courbée posture courbée debout posture courbée vers le bas posture debout. Elodie:-Celles qui ne sont occupées qu’entre midi et deux. Je les refais à blanc. Je veux que tout soit en place. Je veux la beauté. De la beauté partout. Moi, dès que je peux, je me barre à Dubaï. »
Soit un riche panorama de cet univers sans pitié, et une performance ! Frédéric Fisbach, Julie Moreau et Adrien Serr endossent avec une grande précision tous les rôles: chef de brigade, groom, réceptionniste, maître d’hôtel, gouvernante, majordome, femme de chambre, barman, barmaid, chef de cuisine, etc. La description du garçon de café par Jean-Paul Sartre dans L’Etre et le Néant n’est pas loin mais nous ne sommes plus à la même époque… Julie Moreau est formidable de tonus et de sensibilité dans tous ses personnages.
Sonia Chiambreto a effectué des enquêtes au coeur de la profession et des activités de Services et s’est documentée notamment auprès de la sociologue Sylvia Monchartre, et à la lecture de son livre : Etes-vous qualifié pour servir? La pièce et sa pagination participent d’une véritable construction architecturale et musicale et la metteuse en scène a mis en valeur cette écriture singulière: rythmée, sonore, gestuelle, fragmentée et visuelle et d’une théâtralité d’aujourd’hui, avec des espaces artistiques et esthétiques variés. Elle s’est emparée avec justesse et sans aucun poncif, de cette comédie teintée de brutalité et à l’humour grinçant. Témoignage d’une réalité, hélas peu reluisante, celle de la formation et du travail dans l’hôtellerie-restauration : « L’attitude, c’est dès le premier jour quand tu poses ton sac. – Karl: « J’ai posé mon sac. La brigade de salle a avancé, je les ai regardés, ils m’ont regardé, j’ai reculé, ils ont avancé, j’ai pensé : Karl, t’as pas le choix, ou tu te laisses marcher sur les pieds par le maître d’hôtel et sa brigade, ou tu t’affirmes. »
On est touché par cette pièce à la fois drôle et cruelle. Sociale et politique, plein de fougue le spectacle offre au public, une vision sans concession de notre monde de consommation effrénée et celui du travail où tout a tendance à s’uniformiser et à fonctionner comme des automates. Ici, efficacité ne rime pas avec humanité : « La Direction sort furax. -Et peut-on savoir pourquoi tu n’as pas vendu nos services ? » -Ben: « Heu. Ces clients-là, ce qu’ils veulent, c’est prendre leurs clés, poser les bagages et se barrer à la plage. » Cindy: -« C’est ce que je m’apprête à faire. » Dylan: « La Direction me stresse. Elle veut que je lui appartienne : je ne lui appartiens pas, je ne lui appartiendrai jamais. Je ne me reconnais pas en elle. Je ne m’amuse plus, je n’aime plus ce que je fais, je n’aime plus qui je suis, je n’ai plus aucun désir. La rentabilité à tout prix, on devient des robots. On finit par le détruire, cet accueil. »
Un spectacle à voir.
Elisabeth Naud
Jusqu’au 8 février, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.
Le texte est publié à l’Arche dans la collection «Des écrits pour la parole. 13€.

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