Souvenirs de mondes qui ne sont pas les miens d’Elrik Lepercq, mise en scène d’Aristeo Tordesillas
Des histoires de famille soigneusement et longtemps dissimulées mais qui n’ont tout de même pas échappé aux générations qui n’ont pas connu cette douloureuse période de l’histoire de France. Ainsi, dans une petite ville de la région parisienne, une mère de deux enfants veuve mais jamais déclarée comme telle, puisqu’elle n’avait aucun certificat ou preuve du décès de son mari qui avait été prisonnier en Allemagne. Oui, mais voilà, un habitant de cette même petite ville, croisa cet homme, des années plus tard après la guerre, dans un village d’outre-Rhin… Mais nous ne connaissons pas la suite.

Ici, c’est une autre histoire, celle d’une femme et d’une homme, jeunes tous les deux (Lucia Passaniti et Elrik Lepercq), assez paumés qui se réveillent dans un hôpital et qui vont devenir amis. Pour faire revivre la Résistance en France, la guerre, les camps de prisonniers, ils incarneront une quinzaine de personnages dont une immigrée juive lituanienne inscrite au Parti Communiste mais aussi un grand-oncle gaulliste et important chef de réseau dans la Résistance. Hasard de la vie mais il nous semble l’avoir connu- mais brièvement… L’auteur veut essayer de comprendre un monde disparu, même s’il reste encore des témoins, alors enfants.
Il fait entendre des paroles historiques souvent contradictoires et les tensions qui les accompagnent. On entend la voix chevrotante de Philippe Pétain à la radio en juin 40: « À l’appel de M. le président de la République, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de la France. Sûr de l’affection de notre admirable armée, qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa magnifique résistance elle a rempli son devoir vis-à-vis de nos alliés, sûr de l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. » Vous avez dit pathétique?
« Avec une lecture critique de la mémoire comme champ de conflictualité, dit Elrik Lepercq, je veux mettre en regard deux trajectoires de résistants et questionner la fabrication des récits collectifs, leur circulation et ce qu’il en reste aujourd’hui, dans un contexte politique marqué par les élections municipales fracturées, et la montée des rhétoriques nationalistes. »
La parole de l’auteur est émouvante: « Depuis que je suis petit, on m’a raconté, par bribes, l’histoire de gens qu’on a mal connus. Leurs vies sont imprécises, les discours contradictoires. Je sais juste qu’on m’a dit: « Tu sais, ton arrière-grand-mère, elle a fait la résistance. Tu sais, ton arrière-grand-oncle, il était ministre de De Gaulle”. Fierté familiale? Incitation à être, moi aussi, résistant et ministre? Toujours est-il que cette parole s’est inscrite en moi et que, dans une crise importante, celle de la Covid, je pense à eux: face à l’effondrement des repères aussi fondamentaux, que la liberté de mouvement, j’ai besoin de savoir. »
Et le spectacle? C’est une reprise de celui donné en 2024, à l’Établissement Culturel Solidaire, rue de Charenton à Paris. Malheureusement, ces petites séquences qui ne font jamais pas corps, sont souvent difficiles à comprendre si on ne connait pas bien cette période, mais aussi pas commodes à mettre en scène. Les comédiens dont l’auteur lui-même maîtrisent pourtant, sauf à la fin où on les entend mal, ces dialogues qui restent pauvrets… Et l’écriture, juste esquissée, accuse un manque de travail.
Pourtant sur cette période trouble, il y a nombre d’ouvrages sérieux- notamment celui d’Ahlrich Meyer- sur l’occupation allemande, la répression très sévère par la Wehrmacht des résistants, des communistes, et des Juifs -elle préparée dès fin 41- et la terreur que connurent les Français en 44, avec nombreuses représailles à la clé. On aurait bien aimé trouver tout cela qui est juste esquissé dans ce spectacle. Bref, il faudrait améliorer d’urgence si c’est encore possible – et au moins en partie- ce texte qui nous a laissé sur notre faim. A suivre…
Philippe du Vignal
Spectacle vu le 27 février à la Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris ( XVIII ème).
Et les 13, 18, 20, 25 et 27 mars à 21 h et les 15, 22 et 29 mars à 18 h, Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris ( XVIII ème).
Laisser un commentaire