
Sans Famille d’après Hector Malot, mise en scène de Léna Bréban. Et… sans spectacle!
Comme des centaines d’autres un peu partout, ce Sans Famille, d’après le célèbre roman d’Hector Malot (1830-1907), adaptation d’Alexandre Zambeaux et Léna Bréban, a été encore reporté… Il devait voir le jour au Vieux-Colombier-Comédie-Française, le 25 novembre, puis le 3 et enfin le 15 décembre… On connaît la suite et il a été maintenant reprogrammé en novembre 2021!

Cette œuvre pour enfants (1878) a fait couler des litres de larmes. Et il y a de quoi écrire plusieurs scénarios…Le cinéma s’en est emparé il y a déjà plus d’un siècle et il y en a eu plusieurs versions dont la dernière en 2018: Rémi sans famille d’Antoine Blossier, avec entre autres Daniel Auteuil, Ludivine Sagnier. Mais il y a eu aussi des versions B.D. du célèbre roman qui r este encore sans cesse édité
Nous vous épargnerons la totalité de cette intrigue romanesques aux péripéties inattendues, rebondissements, longs voyages à pied et retrouvailles.. Qui donne une bonne image de la vie rude des Français dans un pays encore très rural. Souvent sans eau courante, sans électricité (à Paris même elle n’a été posée dans certains quartiers du XX ème que vers 1950 !) et bien sûr, sans sécurité sociale ni médicaments efficaces, et sans téléphone : les nouvelles de proches arrivaient lentement dans les provinces même en cas d’accident. Et nombre de maladies et malformations étaient encore incurables, comme la tuberculose. Et où les ouvriers des fermes, des usines et du bâtiment, très mal payés, étaient priés de ne pas compter leurs heures. Il ne faut pas l’oublier: c’est à ce prix-là que les beaux et solides immeubles haussmanniens à Paris se sont construits… Et Hector Malot, en filigrane de ce roman, ne cesse de montrer les graves injustices sociales de son temps.
L’histoire : Jérôme Barberin vit avec sa femme à Chavanon, un village de la Creuse mais travaille comme tailleur de pierre à Paris. Un jour, il découvre un nourrisson aux beaux langes : sans doute né de riches parents. Espérant obtenir une récompense, il propose de s’en occuper et sa femme le nomme Rémi. Mais Barberin blessé dans un accident du travail, attaque son employeur en justice et, pour assumer les frais du procès, il ordonne à sa femme de vendre leur vache et d’abandonner Rémi. La vache sera vendue mais Rémi restera. Il a huit ans quand Barberin revient. Et furieux de le voir, il le vend à Vitalis, un artiste ambulant qui voyage avec ses trois chiens Capi, Dolce et Zerbino et un singe : Joli-Cœur.
Vitalis est bon avec lui et lui apprend à jouer de la harpe, à lire et à jouer. Ils parcourent le Sud-Ouest mais à Toulouse, il est jeté en prison et à dix ans, Rémi doit gagner seul sa vie, celle des chiens et du singe… Ils vont mourir de faim quand ils rencontrent Monsieur et Madame Milligan et Arthur leur fils malade sur une péniche descendant le canal du Midi. Ils recueillent Rémi qui ira avec eux jusqu’à Béziers et Sète…Vitalis sortira de prison mais les Milligan lui proposent de garder Rémi avec eux. Vitalis veut que Rémi reste avec lui et Madame Milligan se résignera…
La fin de l’histoire : après bien des aventures et la mort de Vitalis, en fait: Carlo Balzani, un ancien et célèbre chanteur à la Scala de Milan. Et après avoir retrouvé sa famille, Rémi découvre qu’il est l’héritier d’une grande fortune. On fait venir d’Italie, Cristina, la petite sœur de Mattia, un garçon qu’il connu à Paris. Arthur s’est rétabli et épousera Cristina. Mattia, lui, devient un violoniste célèbre, Rémi épouse Lise et ils auront un fils qu’ils nommeront Mattia et qui aura pour nourrice la mère Barberin…


Bien entendu, Alexandre Zambeaux en charge de la dramaturgie et Léna Bréban ont choisi les moments les plus représentatifs de ce roman souvent bavard et qui tombe parfois dans le mélo mais les personnages, bien campés, sont emblématiques d’une société et l’intrigue est facile à suivre par de jeunes lecteurs. Hector Malot qui se réclame de Stendhal, a un souci exemplaire de vérité et se révèle aussi bon dialoguiste… Entre autres, quand il évoque la vie de Rémi à la campagne, tout est dit en quelques phrases : «Tu sais que c’est aujourd’hui Mardi gras, le jour des crêpes et des beignets. Mais comme tu sais aussi que nous n’avons ni beurre, ni lait, tu n’oses pas en parler. C’est vrai ça ? – Oh ! mère Barberin. – Comme d’avance, j’avais deviné tout cela, je me suis arrangée pour que mardi gras ne te fasse pas vilaine figure. Regarde dans la huche.
Le couvercle levé, et il le fut vivement, j’aperçus le lait, le beurre, des œufs et trois pommes. – Donne-moi les œufs, me dit-elle, et, pendant que je les casse, pèle les pommes.
Oui, mais voilà depuis le covid est passé. Et Léna Bréban, comme Alexandre Zambeaux, ne cache pas sa déception et sa tristesse. « Nous avions juste fini les répétitions et fait un dernier filage qui a fait l’objet d’une captation pour nous, quand le décret est tombé. Et il faudra bien faire avec. J’ai le bonheur d’avoir avec moi d’excellents acteurs. Véronique Vella joue Rémi, Thierry Hancisse, Vitalis. Jean Chevallier, le jeune acteur qui jouait Alexandre dans Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman: Matthias, l’ami de Rémi, Dominique Blanc, (qui vient d’être nommé sociétaire de la Comédie-Française) la mère Barberin. Antoine Prudhomme de la Boussonnière: l’enfant handicapé. Et Alexandre Zambeaux qui a construit avec moi toute la dramaturgie, joue plusieurs des méchants qui peuplent le récit. Mais la plupart interprètent aussi d’autres personnages secondaires.
Et nous avons voulu avec Alexandre que l’adaptation de ce roman soit drôle, voire le plus burlesque possible. Mais pour compenser, les scènes tristes sont traitées au premier degré: impossible autrement quand il faut mettre en scène la mort de Vitalis. Et ce roman nous rappelle à réalité d’aujourd’hui: ce vieil homme misérable, victime d’un déclassement comme un SDF d’aujourd’hui, meurt de froid à cause d’une tempête de neige… Nous avons répété, bien sûr, tous masqués, avec toutes les précautions: gel, etc. Et aucun repas ensemble, aucune personne venant de l’extérieur. Mais à la fin, bas les masques et pour moi, c’était génial de voir enfin apparaître le visage de mes acteurs et de tous leurs personnages.”
Et le proche avenir? « Je suis bouleversée mais croisons les doigts, dit Léna Bréban, les répétitions reprendront en octobre, et j’espère vraiment avec les mêmes interprètes. C’est cela qui me fait plus peur car ma direction d’acteurs se fait beaucoup à partir du corps et j’ai beaucoup d’admiration pour mon équipe: tous passionnés, ils travaillent énormément.En attendant, j’ai la grande chance de pouvoir faire une mise en scène au festival Les Utopiks de Un à Cent dix ans qui devrait avoir lieu du 29 janvier au 3 février à la Scène Nationale de Chalon-sur-Saône. C’est une petite forme avec deux acteurs dont Antoine Prudhomme de la Boussonnière, sur l’égalité hommes/femmes, un spectacle adapté du roman Grand Saut de Florence Hinckel. Avec des dialogues parfois étonnants: « Elle se souvint alors d’une phrase qu’elle avait lue quelque part sur le net : » « Si c’est gratuit, c’est toi, le produit. »
Quant à la suite, dit Léna Bréban, je reste optimiste mais je suis, comme tous les acteurs et metteurs en scène, dans l’attente des décisions gouvernementales .”
Philippe du Vignal
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