Piano Works Debussy de Jérôme Bel et Danses pour une actrice de Lisbeth Gruwez

Piano works Debussy de Lisbeth Gruwez et Danses pour une actrice de Jérôme Bel

Pour célébrer la rentrée, l’été indien et bientôt les vacances de la Toussaint, voici des spectacles très différents qui ont en commun une distribution belge ou presque : une pièce de Jérôme Bel avec Jolente De Keersmaeker et une autre récente de la danseuse-chorégraphe courtraisienne Lisbeth Gruwez avec la pianiste franco-belge Claire Chevallier.

©x
©x

On attribue à Claude Debussy qui a composé, entre autres, des Estampes et des pièces aux titres poétiques comme BrouillardsPagodesLes Sons et les parfums tournent dans l’air du soir, l’aphorisme : «La musique est le silence entre les notes.»Du même genre, celui,attesté, de Sacha Guitry: « Quand on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui.»

Claire Chevallier et la danseuse Lisbeth Gruwez nous montrent que ces remarques d’ordre esthétique sont justes. Grâce au son exceptionnel et au vibrato infini de son piano à queue Érard, elle fond musique et silence avec une extrême délicatesse. Et la danse de Lisbeth Gruwez s’écoule en douceur et par intermittence, alternant danse et non-danse. Et, dans la tradition post-moderne d’une Terpsichore en baskets pour reprendre le titre Terpsichore in sneakers de Sally Banes, la danseuse, quoique libre, ne joue pas les va-nu-pieds et évolue gracieusement, en baskets flambant neuves d’un beau beige.
Très élégante, les cheveux relevés en un chignon antique comme de Martha Graham dans ses rôles les plus tragiques, elle est d’abord en blouse-tunique immaculée d’un tissu soyeux et en pantalon strict et sombre. Puis ensuite plus court vêtue…
L’idée initiale étant pour elle, «de danser entre les notes, de danser les silences ». Soit « sur la musique » sans se « caler complètement sur le piano », de manière fluide et à la fois tranchante, décidée et hésitante.. En jouant autant que faire se peut, « avec le contretemps ». Et cela fonctionne parfaitement, même si cette forme ne date certes pas d’aujourd’hui et on pense aux solistes du début du vingtième siècle : à la Argentina la célèbre danseuse et 
chorégraphe (1890-1936) dans ses variations espagnoles illustrant les causeries d’André Levinson en 1923 . Mais aussi à Clotilde Sakharoff dans La Jeune fille au jardin (1936), une ciné-phonie d’Émile Vuillermoz sur une composition de Federico Mompou. Ou encore à Ida Rubinstein, la créatrice du Boléro de Ravel en 1928 . Mais on sent aussi l’influence de l’américain Steve Paxton -en particulier avec ses Variations Goldberg (1986)- sur les chorégraphes belges. 

Jolente De Keersmaeker reprend à son compte Danses pour une actrice de Jérôme Bel créée il y a deux ans par l’actrice Valérie Dréville, avec un monologue,quelques numéros dansés et une pantomime. Les solos sont, à peu de chose près, les mêmes -on ne change pas une formule qui marche-mis à part une chorégraphie de Jolente De Keersmaker qui finit cet opus en beauté.

Ici, comme dans certains films de la Nouvelle Vague ou des émissions de télé des années soixante dont les réalisateurs fauchés ne pouvaient s’offrir des génériques, les crédits sont énoncés par l’actrice elle-même.
Un prétexte écologique… qui a bon dos. Le refus de laisser des écrits tient sinon de l’autodafé, du moins du péché par omission… Cette appropriation abusive du travail d’un autre ne semble gêner personne et pas les sociétés censées représenter les véritables auteurs.
La chorégraphe Élisabeth Schwartz a récemment dansé en France un solo Prélude d’Isadora Duncan mais elle l’avait reçu d’une Isadorable et l’a fait dans les règles de l’art et d’une éthique créatrice. 

Ici, nous avons droit à des morceaux choisis et à un condensé -style manuels de littérature française style Lagarde et Michard- de la danse moderne de bon aloi. Après Isadora Duncan, est rendu hommage à Pina Bausch et à Kazuo Ōno. Pour détendre l’atmosphère, Jolente De Keersmaeker parodie avec brio Diamonds, un clip de Rihanna. Et n lieu et place de Gene Kelly, est fêté John Travolta avec Saturday night fever.
Pour contourner ici encore, semble-t-il, la question du copyright, on use d’allusions, deuxième degré ou descriptions précises pour 
Huddle, une pièce historique de Simone Forti.
Les suggestions cocasses tiennent alors lieu de représentation ou reproduction des œuvres, dans le style des commentaires d’un Yoann Riou dans son émission de télévision 
L’Équipe du soir où l’écran est dos au spectateur du match de foot. Comme Jérôme Bel, Jolente De Keersmaeker a le sens du spectacle et a gardé le meilleur pour la fin. Dans son passage sur Kazuo Ōno, elle  rend aussi hommage à son père et emprunte son large et inquiétant sourire au clown Grock et à la grande humoriste suisse Zouc. Le spectacle se conclut avec un final festif sur des Folias antiguas & criollas jouées par Jordi Savall.

Nicolas Villodre

Spectacle vu au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris ( XI ème). T. : 01 43 57 42 14.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

dix-huit − dix-sept =