Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

 

Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

Ils font de la musique à deux, à trois avec leur fille ou plus avec et pour des metteurs en scène et performeurs, dans des salles , squats ou l’église Saint-Eustache aux grandes orgues. Partout où cela leur semble juste, ils pratiquent aussi un théâtre documentaire sans concession. Ainsi dans H2 Hebron, Ruth Rosenthal faisait découvrir, en manipulant une simple maquette, ce que signifie la « stérilisation » de la rue principale d’une ville, où elle fait apparaître grâce à son jeu et à la musique: militaires, colons, et de fort rares Palestiniens.

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Elle s’attaque cette fois au Patriarcat et son compagnon la suit, bon gré, mal gré. Coup tordu, en apparences, et en fait, coup droit très bien frappé : elle a enregistré à son insu, toutes ses expressions et conduites machistes et misogynes, à la ville comme à la scène, puis elle les lui a fait écouter.  Une horreur, dit-il.
Que faire de ce matériau? Ils ont cherché et trouvé : Xavier Klaine va tout ré-enregistrer avec la tonalité froide de l’inventaire. Le centre du projet est cette basse continue sur laquelle ils construiront en direct leur musique.
Pas si simple : cette domination masculine inconsciente, intégrée et «naturelle», remonte au-dessus de toutes les tentatives musicales ou spectaculaires qui l’accompagnent. Et, coup de génie, ce processus montre d’emblée que cette domination n’est pas une affaire intime et familiale mais bien une question anthropologique. Françoise Héritier l’a dit depuis longtemps et on commence à l’entendre…

Sur scène, il y a donc sitar et clavier parfois déchaîné de Xavier Klaine, chant de Ruth Rosenthal, et, en invitée, flûte traversière de leur fille.  Et aussi un humour sans gêne ni tabou, avec un montage sonore inauguré par un énorme bruit de chasse d’eau et  les propos eux-mêmes, contre lesquels existent ces seul moyens de résistance: le rire, parce que c’est trop, ou la colère.  Quand Elle travaille en direct à la table de montage, Il ne se gêne pas pour interrompre et modifier. On voit Elle essayer un moment de yoga ou purifier l’air avec un encens, chercher à se « refaire » avec toute une cuisine de sorcière: herbes, potions, chaudron d’azote liquide produisant un nuage salvateur.
Ensuite, Elle pourra passer au monologue de la femme. Cette fois, elle s’adresse à nous et explore d’autres traditions de la création de l’humanité, d’égale à égal, sans serpent ni pomme. Cette méditation reste assez nébuleuse comme ce qui se passe sur le plateau. Mais nous sommes encore tellement sidérés par la première partie du spectacle, que nous acceptons de ne pas tout suivre. Un nouveau coup, en douce, de la domination masculine ?

Le monologue de la jeune fille est une longue et violente liste des noms des victimes et dates de féminicides depuis qu’ils sont répertoriés par des hommes, longtemps seuls détenteurs de l’autorité de l’écriture. Ces femmes sorties du “droit chemin », de l’obéissance au pouvoir masculin, sorcières, savantes, libres ou essayant de quitter le tyran qui refuse de laisser partir « sa chose ». Ou Mahsa Amini, la jeune Iranienne tuée récemment par la police pour un voile mal porté. Et l’orgue de Xavier, déguisé en énorme poulpe (un costume emprunté à un partenaire de la Winter family…), tonne et soutient par sa rythmique intense et répétitive la voix de la jeune fille, autant qu’il la surpasse, la forçant à se surpasser elle-même.

Il se passe beaucoup de choses sur scène et en dehors. Une performance multiple, parfois confuse, riche mais que le spectateur n’a pas toujours le temps de déchiffrer mais qu’importe… Patriarcat réussit l’exploit d’échapper à la démonstration, à la revendication, pour aller beaucoup plus loin et tout de suite jusqu’à l’évidence : la domination masculine est bien fondée sur des paroles et conduites qui coulent de la source, jamais tarie, d’un système social. Nous sommes sortie du spectacle, secouée, mais éclairée d’une connaissance théorique que nous avions peut-être déjà mais qu’ici nous avons vécue à cru, en voyeurs consentants et éclairés.
Winter Family, des artistes dont la vérité a besoin.

Christine Friedel

Jusqu’au 9 octobre, MC93, Bobigny, 9 boulevard Lénine, (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 60.

Les 12 et 13 octobre, Lieu Unique, Nantes (Loire-Atlantique).

Du 16 au 20 novembre, Théâtre National de Bretagne, Rennes ( Ile-et-Vilaine)..

Les 24 et 25 novembre, Festival Next, Lille (Nord).

Les 6 et 7 décembre au C.D.N. de Lorient. ( Morbihan).


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