On va faire la cocotte de Georges Feydeau, adaptation et mise en scène de Jean-Paul Tribout

On va faire la cocotte de Georges Feydeau, adaptation et mise en scène de Jean-Paul Tribout

© Fabienne Rapeneau
© Fabienne Rapeneau

C’est la dernière pièce du dramaturge écrite peu avant sa mort en 1921. Avec un titre clair, et provocateur du moins il y a un siècle : cocotte n’est plus employé, sinon pour faire des plats longtemps mijotés. On dirait aujourd’hui : pute ou call-girl. Comme dans ses autres comédies, c’est une histoire de couple… voire même de plusieurs. Mais avec une crudité dans ces dialogues très bien écrits et tout à fait étonnants. Du genre : « Tu me trompes cérébralement. L’infidélité de la femme commence au moment même où elle peut envisager sans horreur, la possibilité de se donner à un autre.”proclame Alcide Trévelin (Xavier Simonin), le mari de la jeune et séduisante Emilienne (Caroline Maillard) qui ne va pas le rater: “Oh! Alors! A ce compte-là, il n’y a pas un mari qui ne soit pas cocu.”

Cette jeune bourgeoise en assez de ce mari goujat aux multiples aventures. Il veut cyniquement qu’elle reste à la maison, alors qu’il va rejoindre sans aucun scrupule, une jeune prostituée: “L’homme, dit-il, est un soutien pour sa femme, la femme n’en est pas un pour son mari, donc, il peut sortir sans elle. »Bien entendu, Emilienne va vite lui rendre la monnaie de sa pièce et veut avoir, elle aussi, une sexualité libre, y compris, lui dit-elle, en allant faire le trottoir. Mais aussi une part du gâteau érotique, loin des de la morale conventionnelle. Pas loin d’un siècle avant les revendications féministes…

Sur le petit plateau, rien des accessoires indiqués dans la longue didascalie de l’auteur : La chambre à coucher des Trévelin. Lit de milieu, au fond, face au public. A droite du lit, une table-guéridon tenant lieu de table de nuit ; sur ce guéridon, un téléphone, etc… Ici, des caisses en bois avec portes ou couvercles où les personnages entrent  et sortent, le plus souvent, avec une certaine acrobatie, surtout les actrices en robe longue. La scénographie d’Amélie Tribout, encombre un peu la scène mais fonctionne bien.

Olympe (Claire Mirande), grande amie d’Emilienne pleine d’énergie comme elle… a aussi un mari coureur de filles qu’elle surveille de près. Elle va la pousser à prendre sa liberté et à se trouver un amoureux. Zéro partout: il faut que justice soit faite dans le domaine sexuel. Mais cela se complique : le jeune homme standardiste du téléphone (Samuel Charle) arrive, suivi de peu par une belle et provocante jeune femme (Julie Julien) celle qu’Alcide allait justement rejoindre.Nous ne vous dévoilerons pas la suite que Jean-Paul Tribout a habilement tricoté d’après Guy de Maupassant, comme si c’était du Feydeau pur porc. Ni vu ni connu. Chapeau !

Et il a imaginé une mise en scène avec beaucoup de finesse et d’intelligence, très rythmée et il y a des petits airs joués et quelques chansons, le tout accompagné par Dario Ivkovic à l’accordéon. Jean-Paul Tribout a laissé l’intrigue se dérouler vers 1900. Mais et c’est là tout le génie de Georges Feydeau: actualisée, elle garderait, à quelques détails près, la même force grâce à des dialogues ciselés et à un scénario bien ficelé : Trévelin : Parce que ! les premiers temps, c’est toujours ainsi, c’est l’impatience de l’amour, mais après… après… ça deviendrait de l’animalité. Emilienne ; C’est charmant ! Alors, après, fini l’amour. Trévelin : Non ! non, pas fini l’amour, mais finies ses impatiences. (…) Ou encore : Emilienne : Non, vraiment, c’est pas juste ! Voilà notre lot, à nous autres femmes mariées. On vous dit : vous n’aurez droit qu’à un seul homme pour toute la vie, ou enfin pour toute sa vie… et voilà ce qu’on a , au bout de quelques mois, un monsieur qui a l’air de vous faire une grâce quand on lui dit : « Allons, viens te coucher !  » (..) Mais sapristi ! au moins qu’on vous en laisse prendre un autre de rechange, qu’on nous permette de varier un peu. »
Et une dernière, pour le voyage d’Emilienne au pays de l’amour: « Qui est-ce que je vais trouver ? De qui, ma nuit sera-t-elle faite? C’est l’émotion de la chasse, la course au gibier. Hier, un jeune perdreau, demain, un lièvre. »

Nous avons souvent ri de bon cœur: le théâtre contemporain est du genre pingre côté comique. Ici, pas de note d’intention prétentieuse, fumigènes, micros H.F., lumières compliquées… Mais du vrai et bon théâtre, très simplement et bien joué.  Mention spéciale à Caroline Maillard. Ne vous en privez pas, même si l’horaire : 18 h 30, n’est pas des plus faciles. Le spectacle sera sans doute repris. Allez-y, vous ne le regretterez pas.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 juin, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. :  01 45 44 57 34


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