OBLUDARIUM, conception : Matej et Petr Forman, mise en scène de Petr Forman.
Formés à l’École du théâtre de marionnettes de Prague, les deux frères ont fait leur apparition en France au moment de la Révolution de velours, ont travaillé avec Dromesko dont ils partagent l’esprit poétique. Leur Opéra baroque créé en 1992 a fait le tour du monde. Obludarium, c’est une succession de moments magiques dans un adorable petit chapiteau, une vraie caverne d’Ali-Baba, où on nous introduit dans la pénombre, en équilibre fragile à cheval sur un étroit tabouret peu propice au sommeil. Et c’est à un beau rêve éveillé auquel nous sommes conviés par seize étonnants personnages surgis des livres de contes tchèques, des peintures de Picasso, de Chagall, et des dessins de Georg Grosz.
On ne peut décrire toutes les fulgurances, seulement évoquer ces trois personnages à grosses têtes et leurs petites chaises qui ne veulent pas rester sur le plateau, sans cesse remis en scène doucement par Monsieur Loyal, la chevauchée fantastique sur un somptueux cheval de bois, les ballets sur un vertigineux plateau tournant, les tours de force du massif Hercule. On regrette l’ aspect un peu décousu de cet Obludarium qui reste du grand art, mais l’accent tchèque des présentateurs est craquant. Le public est fasciné, des plus petits aux plus grands. L’Espace Cirque d’Antony les a invités pour dix représentations jusqu’au 17 janvier; il n’y a plus de place, mais ne les ratez pas à l’avenir !
Edith Rappoport
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Ce qui est sans doute le plus bouleversant dans ce spectacle, c’est le fabuleux univers plastique dont parle Edith Rappoport et qui vient tout droit, semble-t-il, de l’univers de Werich et Voskovec, jeunes clowns des années 30 ( Woskovec dont la grand-mère Adrienne Denoncin, était d’origine champenoise et le grand père Sobeslav Pinkas était un grand peintre tchèque) . Ils furent les figures de proue du Théâtre libéré de Prague,où travailla un temps Vlaclav Havel , où ils évoluaient dans un décor qui faisait partie intégrante de la représentation*. Comme ici, dans ce petit chapiteau merveilleux déjà de poésie à l’extérieur, dont on voit de loin les mosaïques peintes qui contrastent avec la neige au sol, et où l’on se sent si bien une fois entré. Des lumières de lanternes, les spectateurs très serrés autour de la piste au plateau tournant, et une complicité exceptionnelle avec les artistes. Il y a, entre autres , deux moments fabuleux de poésie : ceux où le Monsieur Loyal qui ne réussit à s’exprimer que par des borborygmes qui font la joie des enfants, a le plus grand mal à maîtriser les entrées de trois personnages-deux hommes et une femme- aux grosses têtes chauves et aux yeux exorbités, qui, assis sur de très petites chaises rouge foncé, ne tiennent pas en place. C’est techniquement parfait dans la tradition tchèque mais aussi émouvant et drôle, et ces têtes en carton sont d’étonnantes et d’admirables sculptures qui doivent être absolument sauvegardées et qui, on peut l’espérer, iront un jour prendre une retraite bien méritée dans un musée du théâtre. Elles rappellent à la fois certains dessins de Grozs mais aussi, plus près de nous, les grandes marionnettes du célèbre Bread and Puppet américain de Peter Schumann.
Et il y a aussi ce merveilleux cheval en bois, que l’on apporte des coulisses, à plat sur le sol et qui, magiquement, d’un seul coup, va s’élever suspendu par un câble et se mettre à galoper dans la brume , chevauché par une jeune acrobate.Des images comme cela, il n’y a pas beaucoup de compagnies françaises qui seraient capables de nous les offrir…Les références plastiques ne manquent pas mais celle qui viennent immédiatement à l’esprit sont Le célèbre Cheval écorché de Fragonard que l’on peut voir au Musée de l’Ecole vétérinaire de Maison-Alfort, et celui non moins célèbre du Maréchal Pilsudski- imaginé par Tadeusz Kantor pour son spectacle Qu’ils crèvent les artistes ( aux obsèques de celui qui fut en 1921 l’artisan de l’autonomie de la Pologne, dit Kantor, on fit entrer son cheval, en ultime hommage à son maître, dans la cathédrale de Cracovie).
Certes, la mise en scène de cet Obludarium est un peu cahotante et certains gags se répètent mais, que ne pardonnerait-on pas pour voir des images de cette intelligence et de cette sensibilité!
Philippe du Vignal
* Avec un peu de chance, vous pouvez arriver à trouver Le Théâtre libéré de Prague, excellent livre de Danièle Monmartre, édité par l’institut d’Etudes slaves (1991) qui retrace l’aventure mythique de cette scène poético-constructiviste.
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