Festival d’Avignon:
Nadejda de Jacques Kraemer, en collaboration avec Aline Karnauch, à partir de Contre tout espoir, souvenirs de Nadejda Mandelstam, et des Poèmes et proses d’Ossip Mandelstam
Après avoir publié Trois nuits chez Meyerhold, où il mettait en scène Ossip Mandeslstam, Jacques Kraemer revient sur son écriture poétique, liée au destin tragique qui fut le sien. Précurseur de la modernité russe, le poète participa dès 1912 avec Anna Akhmatova, à la fondation du mouvement acméiste, et publiera essais et recueils de poésie dès l’année suivante.
Figure emblématique de l’opposition à Staline, en raison de la diffusion inopinée de son Epigramme contre Staline, il connaîtra l’exil et le bannissement. Joseph Brodsky dit que c’était le plus grand poète russe du XXème siècle qui mourra cependant d’épuisement et de faim, en 1938, au camp de la Kolyma.
Poursuivi, harcelé et arrêté à plusieurs reprises par le NKVD, le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, auquel fut intégrée, en 1934, la Guépéou, chargée de la sécurité de l’État soviétique ! Il ne pouvait plus rien publier, et sa femme, Nadejda, sauvera une large partie de son œuvre, en apprenant par cœur une quantité de poèmes. Mémoire vivante du poète, mémoire aimante, Nadejda Mandelstam fait œuvre de résistance et témoigne d’une fidélité qui n’a d’égale que son intelligence du texte.
Elle comprend, soutient le processus d’écriture du poète, et publiera ses mémoires en 1970 : Hope against hope (Contre tout espoir), une œuvre majeure de critique politique de l’Union soviétique. Nadejda aura permis que soit publié le recueil des derniers poèmes et les Cahiers de Voronej du poète, après sa mort.
Le spectacle monté par Jacques Kraemer, fait alterner dit par lui-même, poèmes d’Ossip Mandelstam, ou par Aline Karnauch, avec récits puisés dans les Mémoires de Nadejda. Avec un prologue et un épilogue écrit à partir de textes de Joseph Brodsky, témoignant de la vie et du travail de ce couple hors du commun.
Ainsi conçu, le texte fait alterner le lyrisme, l’humour et le tragique sur des registres différents : récit, évocation lyrique, hymne, satire… Tous les genres et styles sont ici convoqués, mais le jeu des acteurs, lumière, scénographie et musique (de György Ligetti) participent surtout de cette création scénique. Aline Karnauch y révèle un beau talent de tragédienne, posant le geste et la voix avec mesure. Grave, lyrique ou malicieuse selon les moments.
Jacques Kraemer, lui, campe un Ossip Mandelstam, plein d’esprit et de fantaisie. On est frappé par la dimension mimétique de ce spectacle, où les deux acteurs jouent avec bonheur l’intimité et la complicité rares qui s’étaient instaurées entre le poète et sa femme. Le moindre mérite de ce travail n’est pas de donner à comprendre (et en quelque sorte à revivre) l’exigence de l’écriture poétique : Ossip Mandelstam en effet n’écrit pas, mais compose, comme le font les musiciens. Avec, comme matériaux premiers, la musique des mots et la mélodie de la phrase. La justesse de l’image étant donnée par surcroît.
Nadejda est une petite forme mais bouleversante !
Michèle Bigot
Théâtre de Halles.
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