Festival d’Avignon
Maldoror, texte et mise en scène de Julien Gosselin
La Cour d’Honneur du Palais des Papes, à la fois un cadeau exceptionnel mais un pari aussi risqué…Nous y avons vu une bonne centaine de spectacles très différents mais avec toujours la conscience d’être dans un lieu mythique du théâtre contemporain et célèbre dans le monde entier depuis quatre-vingt ans. Quelle émotion d’entendre une fois de plus les trompettes de Maurice Jarre qui annoncent en Avignon comme à Chaillot, le début des représentations suivies ce soir-là, du chant des martinets volant dans le ciel… Que de souvenirs! Les spectacles de Dario Fo, Hamlet de Patrice Chéreau, et toujours merveilleux et encore obsédant, Le Soulier de Satin de Paul Claudel, mise en scène d’Antoine Vitez. il y a trente-six ans.
Maldoror: un titre tiré des fameux Chants de Maldoror ( 1868) de Lautréamont, alias Isidore Ducasse, écrivain franco-uruguayen mort soudainement à vingt-quatre ans. Où en six chants règne la présence de ce Maldoror, nihiliste et cruel. Son auteur utilisait déjà le collage dans ce texte tombé dans l’oubli mais cher aux surréalistes qui le découvriront trente ans plus tard. Et que Serge Gainsbourg aimait tant.

Défilent sur très grand écran les premières phrases de l’Avertissement au lecteur de ces Chants de Maldoror: « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière, et non en avant. » Mais ce sera bien tout pour Lautréamont et Julien Gosselin suivront des extraits adaptés d’Etoile distante et de La littérature nazie en Amérique de l’écrivain chilien Roberto Bolaño,(1953-2003).
Commençons par le meilleur: d’abord une belle unité de jeu entre Guillaume Bachelé, Rita Bennmannana, Joseph Drouet, Denis Eyney, Carine Goron, Jeremy Lewyn, Jeanne Louis-Lalixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose et Maxence Vandevelde vont interpréter ces pages de livres bien connus et aimés de cet écrivain cher à Julien Gosselin.. Il avait déjà présenté il y a onze ans déjà une adaptation de 2666, son roman-fleuve inachevé.

Mais cette mise en scène reste des plus conventionnelles et Julien Gosselin accumule les poncifs: musique électronique très puissante (environ 90°) jouée en permanence sous le texte, et même pendant les entractes! surtitrages en gros caractères, multiples écrans où on aperçoit à peine les acteurs sur la scène mais on voit systématiquement répétés en très gros plan leur visage avec micros H.F. à grosse boule qui les défigurent. Et Julien Gosselin devrait choisir entre faire un véritable film ou réaliser une mise en scène théâtrale. Du coup, ils ratent les deux et cette réalisation a quelque chose de très statique.! Il ne nous a pas non plus épargné les images de coulisses où les acteurs finissent de se costumer, vieux truc des années quatre-vingt dix usé jusqu’à la corde! Et des nuages de fumigène, autre véritable poncif actuel, envahissent le plateau et, le mistral aidant, la Cour d’Honneur. On aimerait bien savoir pourquoi Julien Gosselin, metteur en scène compétent, se laisser aller à de telles facilités. A moins qu’il n’y ait de la provocation dans l’air.
Quant aux bouchons d’oreille en mousse offerts à l’entrée, à ces fréquences et à ce volume-là, ils ne servent pas à grand-chose: deux heures et quelque ( le spectacle avait du retard mais aucune excuse ce qui est inadmissible) nous avons eu les oreilles gaufrées. Et incapable d’en subir une louche de plus, nous avons quitté la partie, imité en cela par une centaine de spectateurs. Ce qui a encore vidé la Cour où il y avait, chose rare, plus de cent-cinquante places vides sur les côtés… Cerise sur le gâteau, Julien Gosselin, intarissable! a, pour se faire plaisir, allongé le spectacle de trois quarts d’heure… Histoire de plaire aussi aux retraités argentés qui forment le plus gros du public: très peu de jeunes; ce qui se semble pas inquiéter Julien Gosselin!) ce sont les seuls à pouvoir s’offrir quelques spectacles de ce festival vu le prix des places, des TGV et des hôtels ? Et les salariés d’Avignon qui travaillent le lendemain ne sont pas là !
Vous avez dit: théâtre élitiste? Il y a en tout cas décidément quelque chose qui ne fonctionne plus dans ce festival in, alors que le off devient de plus en plus populaire avec des spectacles accessibles et souvent de grande qualité.
Nos amis Jean Couturier et Christine Friedel vous donneront aussi leur point de vue.
Encore une fois, ce spectacle est d’une technique irréprochable mais pour ce que nous en avons vu, manque singulièrement d’âme théâtrale. Nous avons pourtant rencontré un ancien médecin: lui et sa femme était enchantés et il m’a dit avoir déjà réservé des places pour aller le revoir à l’Odéon : » Vous vous rendez compte: nous avons été invités à boire un verre de bière sur la scène et. nous avons pu voir les acteurs de près et même parler avec eux. »
Effectivement, c’est une tendance actuelle dans le in comme dans le off , comme pour se dédouaner, à faire participer le public heureux de participer à ce qui est du moins pour eux, une fête théâtrale. Pour le moment, on est bien loin du compte.
Désolé, mais nous avons une conception plus exigeante du théâtre, même si tout est permis, bien sûr, sur une scène mais nous eu la curieuse impression que la Cour d’honneur servait à la fois de cour de récréation (pardon pour le jeu de mots) et de terrain d’essai pour Julien Gosselin. Enfin, on peut espérer que ce travail en cours évoluera et qu’on en verra une autre version peut-être plus convaincante, à l’automne prochain.
Philippe du Vignal
Spectacle vu le 4 juillet à la Cour d’ honneur du Palais des papes, Avignon. Reprise à la rentrée au Théâtre de l’Odéon.


Dans un livre édité en 66, une lettre de Gérard Philippe adressée en août 51, à Jean Vilar, créateur et directeur du festival. « Mon cher Jean, Salut ! Sur la plage, te reposes-tu un peu, malgré le cahier des charges ? J’ai une bonne nouvelle pour toi. Et pour nous. Le film que je devais tourner après Fanfan la Tulipe, bat de l’aile et s’écroule tout seul, sans que j’aie à me manifester. Repose-toi bien à Sète pour être d’attaque en septembre – face au Peuple ! Ne te noie pas et à bientôt, ton Gérard Philipe. »
Pour les quatre-vingt ans du festival, question: le Peuple est-il encore présent, même s’il y a eu quelques ouvertures à un plus vaste public, initiées par les récents directeurs successifs. A la dernière de Maldoror, parole a été donnée pour la défense du spectacle vivant sous forme d’une pétition et d’une lettre adressée au Président de la république (voir Le Théâtre du Blog). Les créateurs, eux, sont bien là et nous emportent dans leurs délires de création. Toujours plus « de bruit et de fureur » pourrait résumer cette pièce fondée sur La littérature nazie en Amérique, Étoile distante de Roberto Bolanõ et un court extrait des Chants de Maldoror de Lautréamont.
Comme le dit Philippe du Vignal, ce spectacle a des points positifs mais aussi très négatifs, et il faudra voir comment il évoluera sur le plateau plus restreint de l’Odéon! Un spectacle monstrueux, de par ses ambitions, servi par des nombreux techniciens et par des interprètes s’exprimant en français, anglais, espagnol, allemand qui sont d’une rare vérité. Et il y a un travail de dramaturgie bien référencé. Mais de multiples plateaux mobiles et écrans géants occupent la scène pour servir -bien mal- cet ovni mêlant très peu de théâtre et une avalanche d’images-vidéo.
«Tout d’abord, j’ai besoin que la forme du théâtre explose littéralement, qu’elle se désagrège, dit Julien Gosselin. Ensuite, je voudrais que le théâtre remplace la vie. C’est une position un peu extrême. Mais je n’aime pas l’idée que la pièce soit un simple moment, une parenthèse avant d’aller dîner. Ce qui m’intéresse est que la vie du public et celle de la forme, se rejoignent et produisent un temps unique. »
Oui, mais… la vidéo tue radicalement le jeu théâtral et le public des rangées en bas, à cour et à jardin, voient en permanence un écran géant et deux autres avec les sur-titrages, et rien d’autre. Le plus insupportable pour eux: un déluge permanent de cent décibels qu’ils doivent subir, y compris pendant les entractes ! Comme beaucoup d’autres, Philippe du Vignal, pourtant bien entraîné ( vu le nombre de spectacles actuels qui en usent et en abusent!) n’a pas supporté ces basses, causant en effet de graves vibrations corporelles internes! Ce dont, visiblement, Julien Gosselin n’a cure. Doit-on souffrir physiquement pendant un spectacle? Réponse claire: NON! La canicule diurne et nocturne se charge de bien faire le boulot, donc pas la peine d’en rajouter une louche.
Dans la deuxième partie du spectacle, il y a un interlude jubilatoire avec quelques souris jouées par les comédiens. José, une d’elles, inspectrice en imperméable à la Colombo, doit enquêter sur le meurtre d’une congénère. Seule phrase à retenir de ce moment d’oxygénation, le seul de cette soirée anxiogène: « Les souris ne tuent pas les souris. », à la différence des humains! Dans le livre cité plus haut sur les vingt premières années du festival, une belle phrase de Voltaire: «Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités mais vous ne les corrigerez pas. » Belle métonymie pour essayer de rendre compte de cette pièce…
Jean Couturier
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