Lueur(s) de Lucie Boisdamour, ou Ravissement de Lucie Kirkwood, traduction de Louis Bartlett, mise en scène d’Inès Pigoullié
Autrice et scénariste pour la télévision anglaise Lucy Kirkwood (quarante-deux ans) est affiliée au Clean Break, une compagnie théâtrale féministe. Elle s’inspire notamment de Caryl Churchill et Dennis Kelly. Sa pièce It felt empty when the heart went at first but it is alright now est montée en 2009 à Londres et NSFW au Royal Court Theatre, trois ans plus tard. En 2014, elle gagne le Susan Smith Blackburn Prize pour Chimerica, sur les relations sino-américaines et Moustiques est créée au National Theatre de Londres.
Les Enfants est jouée au Royal Court, puis à Broadway et recevra le Prix de la meilleure pièce aux Writers’ Guild Awards.. Et sont traduites en France chez L’Arche Les Enfants (2019), Chimerica (2020) et Le Firmament (2022) remarquablement montée par Chloé Dabert ( voir Le Théâtre du Blog) .
Ravissement a déjà été monté aussi par Chloé Dabert à Saint-Denis. Cela se présentait comme une sorte d’énigme-supercherie permanente, avec théâtre dans le théâtre: une dramaturgie où les plus célèbres dramaturges Shakespeare, Molière, Corneille, Pirandello se sont essayé avec succès: ce qu’on appelle maintenant une mise en abyme, cela fait plus chic… Et nous pouvons reprendre ce que nous avions écrit : »Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis souhaite vous présenter ses excuses : la pièce que vous allez voir est différente de celle qui a été annoncée. Le vrai titre de cette pièce est : Ravissement. Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a accepté de produire la pièce secrètement, dans l’espoir de sensibiliser le public sur cette affaire et rendre justice aux Quilter. Une grande partie de ces informations qui suivent sont sous embargo. (…) Nous ne prenons pas à la légère la décision d’enfreindre la loi. » Ouaf! Ouaf! Ouaf! Le nom de la soi-disant jeune autrice Lucie Boisdamour, déjà sonne bidon!
Et ici, dans un papier remis à l’entrée, on précise bien que « la compagnie Soplo joue cette pièce secrètement » pour ne pas nuire à certaines personnes. (Tiens, cela recommence ! ) Mais comment jouer « secrètement » à la Flèche, un théâtre bien connu dans tout Paris?

C’est une sorte de polar, où nous dit-on, l’autrice essaye de brouiller les pistes sur les frontières entre réel et fiction. Ici, dans un espace quadri-frontal (scénographie réussie de Seynabou Benga vu les dimensions réduites du lieu), il y d’abord une table ronde en bois sur trépied avec une bouteille de rosé et deux verres, puis, au centre, un lit en carton dépliable. Dans un angle, un fauteuil en cuir noir et un synthé où une jeune femme qui introduit les épisodes à intervalles réguliers avec des pancartes éclairées, jouera parfois quelques notes. Nous sommes chez Noah et Celeste. Très amoureux, ils ont décidé de vivre ensemble… Elle est infirmière dans un hôpital et lui, reste à la maison. Il publie des textes sur les réseaux sociaux, sans réellement gagner sa vie mais ils veulent avoir un enfant et finiront par l’avoir.
Leur quotidien sera piégé par un ou des inconnus publiant de fausses informations sur leur vie privée qui deviennent virales, comme on dit. Le jeune couple reçoit aussi des appels anonymes téléphoniques, on sonne à leu porte et la caméra de leurs portables semble piratée. Ils postent des vidéos sur YouTube pour dénoncer les manipulations du gouvernement et même au prix de leur vie essayer de changer le monde. Lucy Kirkwood veut interroger le traitement de l’information par les médias et montrer comment la paranoïa qui s’infiltre sournoisement dans une famille, se révèle parfois justifiée… Les informations orales et/ou visuelles circulent à très grande vitesse mais il y a aussi un revers de la médaille…
Noah, très inquiet, se demande à qui il peut nuire, et surtout qui sont ce ou ces manipulateurs. Et il y a alors de la tension dans le couple. Céleste épuisée, démissionnera de son travail. Ils n’ont plus grand-chose à manger et seront retrouvés morts allongés sur leur lit quelques semaines après… Sans que l’on en sache les causes. La pièce commence plutôt bien mais a ensuite tendance à ronronner et la fin avec un inconnu cagoulé qui entre brusquement, revolver à la main par la porte de secours, ne sonne pas juste.
Dans cet espace limité, Inès Pigoullié dirige avec une précision remarquable Émilie Diaz et Paul Fraysse (le jeune couple) et Lior Aidan (la commentatrice, en alternance avec Maylis Schio). Ils ont une diction impeccable et sont absolument crédibles. Côté mise en scène, il y a une bonne circulation et les acteurs qui sont à peine à un ou deux mètres de nous, n’en font jamais trop. Nous avons moins aimé les retransmissions de visage sur un mur par un mini-projecteur relié à un téléphone portable. Mais bon, ce n’est pas l’essentiel
Nous aimerions beaucoup revoir ces jeunes interprètes dans une mise en scène d’Inès Pigoullié mais dans une pièce plus convaincante: ils le méritent amplement.
Philippe du Vignal
Théâtre la Flèche, 77 rue de Charonne, Paris ( XI ème). T. : 01 40 09 70 40.
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