Nous devions voir Nous sommes seuls maintenant, création collective dirigée par Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog) dont on vous reparlera mais, par les hasards d’une organisation des plus mal foutues, nous nous sommes retrouvés sous un chapiteau peu chauffé, conviés à regarder 90 minutes durant, le denier opus de miss Bérès. « C’est, dit-elle, « une re-création » d’un travail documentaire réalisé en milieu rural, notamment dans les Monts d’Arrée en Bretagne ». Et cela donne quoi? Pendant de longues minutes, quatre jeunes hommes en jeans et torse nu,s’emploient à vider une vingtaine de sacs de sciure pour le plus grand plaisir des spectateurs du premier rang qui s’en prennent plein les yeux. Ils vont ensuite fouler cet énorme tas de sciure, métaphore évidente de la terre difficile à cultiver dans ces pays pauvres du centre de la Bretagne.
Il y a aussi- c’est sans doute le seules seuls moments réussis de petits extraits de films vidéo avec une vieille dame qui raconte la généalogie de son village – c’est aussi drôle qu’émouvant – et un Georges Pompidou promettant n’importe quoi pourvu que les paysans se taisent: images en noir et blanc d’un monde qui commence déjà sérieusement à s’éteindre. Et les jeunes gens racontent eux aussi des morceaux de la vie rurale, puis l’un d’eux se met à la batterie ou chante.
Les Enfants du Soleil d’après Maxime Gorki, mise en scène de Mikaël Serre.
C’est à un univers assez déjanté, dans une scénographie très réussie que nous convie Mikaël Serre, avec cette adaptation d’un pièce de Gorki assez peu jouée mais qui mérite le détour. Il l’avait écrite en la situant en 1862, pendant une grave épidémie de choléra en Russie, alors qu’il était incarcéré en 1905 au fort Pierre-et-Paul à Saint-Petersbourg, après un début de révolution.
Gorki vécut ensuite à Capri pendant sept ans, ce qui a dû inspirer Mikaël Serre (qui, lui, a fait plusieurs séjours en Russie). Cela se passe en effet dans une riviéra d’opérette. Avec une scénographie particulièrement réussie et pleine d’humour de Nina Wetzel, toute au second degré, avec faux palmiers, dans la lignée de Savary et de son Magic Circus, chaises longues en plastique, voiture refuge pour amoureux dont les ébats sont retransmis sur écran vidéo; sept jeunes gens de la bonne bourgeoisie, en proie aux désordres sentimentaux et aux réflexions dialoguent sur l’homme, l’art, la liberté et la société.
La pièce ressemble un peu à celles de Tchekov dont Gorki était l’ami, et au début, on est un peu paumé dans cette galerie de personnages en maillot de bain… Pas grave! Dans la maison d’un scientifique, Protassov et son épouse Elena, il y a aussi Vaguine, un artiste, visiblement amoureux d’Elena, Mélania, une jeune veuve, amoureuse de Protassov, et un vétérinaire, Tchepournoï qui aime Lisa, la sœur de Protassov. Ils sont tous là en villégiature, semble-t-il, dans cette grande maison. mais on n’est pas chez Goldoni et ils se demandent un peu naïvement, quelle marge de manœuvre ont les intellectuels et les artistes pour essayer de modifier en profondeur les structures économiques de leur pays, alors qu’ils en sont… les principaux bénéficiaires.
Cela ne va pas, on s’en doute, sans déchirements et remises en question fondamentales.. Avec l’inévitable part de rêve et d’utopie: « Il faut que les hommes comprennent et aiment la beauté, alors ils édifieront toute une morale à partir d’elle. Ils commenceront à distinguer lesquels de leurs actes sont beaux, et lesquels sont affreux. Alors la vie deviendra parfaite, dit Elena.« On n’a pas le droit de vivre sur la terre, si on a pas la force de faire sienne la vie de toute la terre, remarque Liza » « L’homme vit libre que dans la raison. La notion de bien c’est la raison qui la crée. Sans conscience, il n’y a pas de bien possible »Les vieux ont rarement raison. La vérité est toujours du côté des nouveau-nés, répliquera cyniquement Protassov.
Mikaël Serre nous renvoie comme en boomerang la pièce de Gorki, en la situant de nos jours, et en mettant le doigt où cela fait mal. C’est bien joli, nous dit-il avec raison, de regarder avec bienveillance les révolutions arabes et les manifestations en Espagne, en Grèce ou à Chypre mais cela ne coûte pas cher… Alors que nous ne voulons pas voir très hypocritement que leurs causes majeures sont dues à un capitalisme effréné dont nous profitons tous, patrons comme ouvriers.. »J’aime bien penser, dit-il, à cette phrase de Robert Filliou aussi décomplexée et enjôleuse qu’effrayante, qui dit que l’art fait partie d’une sorte de rêve collectif, et, que pour lui, si à l’avenir l’art n’existait plus, ça ne lui ferait rien pourvu que les gens soient heureux. Gorki remplacerait peut-être « heureux » par « libre »…
La pièce est sans doute inégale et un peu longue, mais cette dénonciation des pseudo-élites très branchouilles modèle ENA 2014 pur porc, est bien vue et a quelque chose de sain et de réjouissant. Mikaël Serre a eu l’intelligence avec Jens Hillje, son dramaturge, d’analyser et de bien comprendre la pensée de Gorki. Comme il dirige ses comédiens de façon exemplaire, Servane Ducorps tout à fait remarquable en Elena, Cédric Eeckhout, Marijke Pinoy, Nibih Amaraoui, Thierry Raynaud, Bruno Roubicek, Claire Vivianne Sobottke, ces Enfants du Soleil sont un spectacle qui fonctionne bien et, à la Ferme du Buisson, il a eu le don de séduire un très large public, notamment de très jeunes gens qui se délectaient de ces personnages lancés dans des dialogues parfois rohmériens.
Bref, un théâtre intelligent qui ne triche pas, et comme on aimerait en voir plus souvent.
Philippe du Vignal
Ferme du Buisson, scène nationale de Marne-la -Vallée, le samedi 23 novembre.
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