Liquidation, d’après le roman d’Imre Kertész, traduction de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, mise en scène de Julie Brochen
Prix Nobel de littérature en 2002, date à laquelle il se fixe à Berlin avant de revenir en 2013 à Budapest pour raisons de santé. D’origine hongroise Imre Kertész, se définit d’abord comme juif européen. L’expérience, à quinze ans, du camp de concentration -Auschwitz, Buchenwald puis le camp de travail de Zeits, l’éprouve intérieurement et à vie.
Libéré en 1945, il revient en Hongrie où sa famille a été exterminée. Son premier roman sur une «formation à l’envers » Etre sans destin, paraît en 75, mais n’est publié en France qu’en 98 chez Actes-Sud.
On se souvient de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, créé par Joël Jouanneau, avec Jean-Quentin Châtelain. D’autres textes de lui paraissent alors comme Un autre: chronique d’une métamorphose, Le Refus, Le Chercheur de traces, Liquidation, l’Holocauste comme culture, Journal de galère, Sauvegarde, L’ultime Auberge, révélateurs d’un indicible et irréversible mal-être existentiel.
Liquidation (2004) que met en scène Julie Brochen, directrice du Théâtre National de Strasbourg avec son École supérieure d’art dramatique est un titre éloquent. Comment se débarrasser d’un passé trop lourd qui entrave les jours de la vie ? Comment apurer le compte des douleurs vécues dans une aventure humaine ? Parfois, la fatalité du destin se retourne contre soi, avec le suicide, une mort choisie.
Liquidation propose le cheminement d’un éditeur, Kerusü- « amer » en hongrois, peut-être le double de Kertész- à travers les méandres d’une recherche personnelle autant que professionnelle. Il s’agit de mettre la main sur le manuscrit introuvable de B., son ami écrivain qui a mis fin à ses jours.
Ce manuscrit énigmatique, clé de voûte d’une œuvre essentielle destinée à la publication, devient une question de survie pour celui qui se proclame éditeur par erreur : « Je raconte ma carrière, ma déchéance totale, celle du monde entier, pas le monde littéraire mais celui des guerres et des dictatures… »
Adaptée pour la scène, cette création est à l’origine, un roman composé de scènes de théâtre, récit et lettres. L’histoire est fondée sur une recherche obstinée de l’éditeur qui recueille les témoignages de ceux qui ont été en contact avec le disparu, dont Sara (Marie Desgranges), une amie qui travaille dans l’édition, et Judit (Fanny Mentré), son ex-épouse. Des êtres de sensibilité et de cœur avec lesquels on peut parler.
Avec une mise en abyme, Liquidation, une pièce laissée par l’écrivain, met en scène l’éditeur et tous ceux qu’il interroge. Théâtre dans le théâtre, répétition et variation, le spectacle se décline à la façon d’un kaléidoscope.
Julie Brochen et Lorenzo Albani ont imaginé un espace vide inhumain, submergé par les bruits de voiture d’un périphérique proche, un souterrain hanté par des clochards ou autres exclus, dont pourrait faire partie le directeur de la maison d’édition en liquidation. Des travées de bois figurent des bibliothèques remplis de vieux manuscrits, à moins que ne se dessinent dans les mémoires et sur le plateau, les lits superposés des prisonniers des camps. Sur le bord de scène, un lit seul où repose B. (Fred Cacheux), vivant, puis mort.
L’éditeur plein d’étrangeté (Pascal Bongard), doute et se pose la question de son existence, celle d’un homme de seconde main, qui se nourrissait jusqu’alors des paroles de son ami écrivain, vivant ainsi de la vie d’un plus fort que lui. Mais il croit en l’écriture : « Le monde se compose de tessons qui s’éparpillent, c’est un obscur chaos incohérent que seule l’écriture peut maintenir… elle est la toile d’araignée invisible qui relie nos vies.»
La toile faisait tenir debout l’écrivain B., né à Auschwitz et Sara dont la famille a été décimée. À la manière de Celan salué par Kertész, l’écrivain reste à la fois lucide face à «la grande misère du monde » et au « grand miracle de la vie »: la survie grâce à l’amour. La passion reste la valeur, quand bien même « sur cette terre, le destin de l’homme se résume à détruire toute tendresse, toute beauté, tout ce qui est plus faible et plus fragile que lui ».
L’éditeur défend l’écriture, et Judit, le sentiment. Quand bien même un monde de bourreaux se serait spécialisé dans l’art du meurtre, physique ou mental, il reste l’absolue beauté de l’art -les lettres- mais aussi l’amour, un sentiment qui ne se solde pas. Apuré déjà.
Un spectacle fascinant sur les raisons de vivre.
Véronique Hotte
Théâtre National de Strasbourg jusqu’au 19 décembre T: 03 88 24 88 24.
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