Les Enfants de Lucy Kirkwood, mise en scène d’Éric Vigner
Cette autrice anglaise est pour la première fois jouée en France. Une belle découverte avec une ouverture très réussie sur un tube rock des années soixante, tiré de California dreamin’ un ensemble des chansons du groupe Mamas and Papas. Souvenirs, souvenirs… Toute une époque ! Love and peace ! Hazel et Robin, des scientifiques retraités vivent au bord de la mer mais suite à une catastrophe nucléaire, le monde s’écroule autour de leur paisible existence. Une visite inattendue vient perturber leur quotidien sans histoire : Rose, une ancienne collègue et amour passé de Robin, refait surface. Et pour cause, elle vient les voir pour leur soumettre une proposition, peu ordinaire !

Une comédie avec le trio classique? Situations cocasses ou absurdes réjouissent le public aussi dérouté que ces personnages eux-mêmes.Le texte est dominé par une parole-action et nous allons de surprise en surprise. Peu à peu la situation se corse et prend un visage plus tendu. Mais subsiste un humour tout en finesse, malgré une situation peu réjouissante. Dans ce climat paradoxal réside la force de l’écriture de cette jeune autrice et du travail d’Eric Vigner. Il a comme toujours réalisé la scénographie qui nous renvoie à l’univers du théâtre et à son parcours. Utilisant souvent d’anciens décors comme ici ceux de Jusqu’à ce que la mort nous sépare de Rémi De Vos, une pièce qu’il avait montée au Théâtre du Rond-Point en… 2006. La scénographie années soixante-dix, une époque pleine d’espoir mais déjà lointaine ne manque pas de poésie et quelque peu d’ironie, face à une possible catastrophe nucléaire et aux désastres écologiques actuels.
Avec Cécile Brune, Dominique Valadié et Frédéric Pierrot, remarquable psychiatre de la série En Thérapie (2021) ce spectacle, à la fois comique et grave, est riche de thèmes très actuels ou/et pérennes: engagement, responsabilité, temps qui passe, disparition de l’utopie d’un monde meilleur. L’écriture très british, l’humour parfois proche du boulevard et la dramaturgie de cette comédie sociale et de mœurs, sont tout aussi surprenants que jubilatoires, avec dialogues, personnages et coups de théâtre classiques…. Mais, subtilement, l’autrice convoque à la fois comédie de mœurs et/ou policière, théâtre de l’absurde et les éléments incontournables d’une tragédie: mythe d’un monde pacifique, sacrifice, même si la décision fatale de Rose laisse planer quelques doutes sur son aboutissement, et violence.
Cette pluralité de contexte théâtral et de langage exige des acteurs et du metteur en scène une grande précision et une écoute sensible et sensuelle au-delà du sens strict du texte. D’une forte théâtralité, le souffle poétique et l’esthétique de la pièce sont parfaitement mis en résonance. Nous nous attachons aux trois protagonistes, aussi différents soient-ils, qui incarnent avec lucidité et parfois beaucoup de drôlerie, la génération des soixante-huitards. Devenus de vieux enfants, ils laissent à leurs enfants un monde bouleversé. Un spectacle à la fois, drôle, émouvant et politique, avec des acteurs de haut vol, dirigés de mains de maître par Éric Vigner !
Elisabeth Naud
Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24.
Laisser un commentaire