Les Anonymes: Kafka, à propos… et Le Récit de la servante Zerline (adaptation du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch), mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

D’un vingtième siècle déjà ravagé par la première guerre mondiale, Franz Kafka a donné une clé mais il nous en avertit, elle n’ouvre rien: L’Arpenteur n’accèdera pas au Château, L’Instituteur ne tirera nulle gloire ni honneurs d‘avoir déniché une taupe géante et d’avoir voulu faire partager sa découverte. Et En construisant la muraille de Chine note les béances d’un système de protection qui devait être étanche…
Image des tenaces illusions humaines… Amalia dans Le Château, raconte, par la voix de sa sœur Olga, le fonctionnement sidérant du pogrom froid, systématique et imparable: un jour de fête, il anéantit en quelques heures, sans violence et en toute efficacité, la vie de chaque membre de sa famille. Renommée, honneur (ce n’est pas la même chose), économie d’une famille : tout est détruit. Pourquoi? Parce qu’Amalia a repoussé vivement -elle a déchiré la lettre en petits morceaux- la proposition ignoble d’un des Messieurs du château. Par qui , tout est détruit? Tout le monde : les « anonymes » du village, craignant pour leur propre sécurité après cet affront fait à un puissant, ceux qui laisseront Hitler prendre le pouvoir, quelques années après l’écriture du Château.

On dira que le plus simple et le plus important est de lire Kafka. Et il est très lu. Kafkaïen : tout ce qui relève de l’opacité vertigineuse des contraintes administratives, d’impératifs manifestement dépourvus de sens et qui rendent fou. Le théâtre en apporte une lecture «augmentée», non par une technologie elle-même susceptible de produire des effets kafkaïens, mais tout simplement par la prise en compte du temps et de l’espace. Bernard Sobel, habitué de la salle en pierre de l’Epée de bois, sait jouer de son ampleur et de sa matière qui donnent aux récits leur dimension et leur ancrage. L’architecture, avec trois portes en arcade du mur du fond, sont pour beaucoup dans la dimension épique des spectacles joués ici.
Le récit d’Olga trop long, demande trop à notre attention mais on découvre à l’écoute, et avec bien plus d’intensité qu’à une lecture en silence, l’extraordinaire dialectique du pouvoir et de la soumission, le mécanisme, la réaction en chaîne déclenchée par le geste d’Amalia et répercutée contre sa famille par le village, puis finalement gelée par la destruction de celle-ci. Au centre des choses: la femme, comme « autre » et perturbatrice.
Il est important et passionnant que le texte soit respiré, adressé à un partenaire, discuté avec lui, affirmé. Olga (Valentine Catzéflis) et K (Matthieu Marie) ne lâchent rien du fil tendu de leur dialogue. Au public de faire l’effort de ne rien lâcher: il y gagnera de partager, ne serait-ce qu’un peu, la sidérante acuité du regard de Kafka. Le récit d’Olga était précédé ce soir-là par L’Instituteur de village : un anonyme qui n’aurait droit à aucune grandeur, pas même celle de la découverte d’une taupe monstrueuse? Le marchand venu à la rescousse (c’est lui qui parle) n’y réussira pas davantage et accentuera le malaise, des deux côtés, jusqu’à provoquer la haine de celui qu’il prétend défendre. Claude Guyonnet, fidèle acteur de l’équipe Bernard Sobel, tient ce lanceur du «pavé de l’ours» avec toute la rigueur et la sensibilité nécessaires. Innocent, persévérant dans la maladresse envers son protégé.
Pour avoir une vue d’ensemble du montage -le spectacle commence, avant que nous entrions dans la salle, par le surprenant et bref: Les Gens qui passent en courant- il faut aussi voir En construisant la muraille de Chine, complétant ce cycle Kafka à propos… Et Le Récit de la servante Zerline, une pièce tirée du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch, révélée en 87 par Klaus Michael Gruber qui avait mis en scène Jeanne Moreau, Comme nous n’avons pu suivre l’injonction de Bernard Sobel: « Faisons tout, pour ne pas céder à la fatigue. », il nous faudra y revenir.
En attendant, on se plongera dans les Romans, nouvelles, récits de Franz Kafka (Gallimard, La Pléiade (2018) sous la direction de Jean-Pierre Lefèbvre). On y trouve, à côté des nouvelles célèbres mais aussi de romans inachevés, une lecture à l’infini: fragments, esquisses, textes brefs, variantes secouent les certitudes à peine saisies et creusent des voies inattendues, passionnantes…
Christine Friedel
Jusqu’au 17 mai, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro+ navette gratuite à la sortie du métro: Château de Vincennes, ligne n° 6. T. : 01 48 08 39 74.
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