Le Théâtre de Verdure fait son festival
Les deux Frères et les Lions d‘Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène de Vincent Debost et de l’auteur
Un lieu unique à Paris qui n’en manque pourtant pas mais le Théâtre de Verdure du Jardin Shakespeare a quelque chose de particulier. Situé au cœur du Bois de Boulogne, derrière le restaurant du Pré Catelan. Heidi Tillette de Clermont Tonnerre et Lisa Pajon ont repris cette année la direction de ce festival en plein air, avec pièces de théâtre, musique, lectures, soirées, rencontres…
Ce lieu avec une grande scène, des coulisses et quelque quatre cent places sur une pelouse avait présenté depuis soixante ans des classiques, entre autres, sous la houlette de Carine Montag. Peu connu des Parisiens qui envahissent pourtant le Bois le dimanche comme en semaine, ce théâtre avec en fond de scène, des pins et des chênes centenaires a quelque chose d’enchanteur… Une parenthèse de nature bienvenue dans le paysage très urbanisé de la capitale. Avec de petits jardins thématiques s’inspirant du Songe d’une nuit d’été, La Tempête, Macbeth, Hamlet…

Sans beaucoup d’aides, ces metteurs en scène ont entrepris avec courage de ressusciter ce festival avec un programmation axée sur le théâtre contemporain. Avec pour commencer Les deux Frères et les lions d’Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, une pièce qu’ils ont jouée des centaines de fois un peu partout. C’est l’histoire exceptionnelle de David et Frederick Barclay, des jumeaux écossais d’une famille très pauvre de Londres. Leur père meurt quand ils ont douze ans et quelques années après, ils travaillent comme aides-comptables à la General Electric. Ensuite, ils vont trouver des boulots de peinture.
En 1962, ils achètent d’anciens bureaux puis les transforment en hôtel, font de juteux placements immobiliers et acquièrent l’Howard Hotel. Vingt ans plus tard, ils rachètent des entreprises, le groupe de transport et de brasserie Ellerman. En 92, ils deviennent patrons de presse et rachètent le groupe du Telegraph... dont gamins, ils vendaient des exemplaires dans la rue, belle revanche… En 1995, ils achètent l’hôtel Ritz et seront anoblis par la Reine cinq ans plus tard pour leur soutien aux plus démunis et à la recherche médicale.

Autrefois pauvres et partis de rien, ces frères jumeaux vont même en 1993, acheter la petite île anglo-normande de Brecqhou, dépendant de Sercq, et vont y faire construire un château de style néo-gothique et feront même planter des vignes! Mais survivance du système féodal hérité de Guillaume le Conquérant qu’ils ignoraient, le droit normand, toujours en vigueur, interdit la transmission par héritage aux femmes. Et, comme ils ont chacun une fille… leur immense fortune risque de tomber aux mains de l’Etat qu’ils détestent. Ce qu’ils ne veulent à aucun prix.
Sous la pression des Barclay, Sercq veut se mettre en conformité avec la Convention européenne des droits de l’homme. En 2008, première élection dans l’île des vingt-huit membres du conseil législatif avec vingt-six candidats donc certains soutenus par les frères Barclay, veulent supprimer cette mesure féodale mais ils ne remportent que cinq sièges. Première mesure de rétorsion contre la centaine d’habitants qui ont voté contre le changement de la loi pratiquant le droit d’aînesse : seul le premier enfant mâle succède. Comme les frères Barclay sont propriétaires de la majorité des hôtels et restaurants ils vont les fermer et donc mettre les cent quarante habitants au chômage…Et ces hommes d’affaires expérimentés vont mener une lutte acharnée avec des avocats grassement payés pour trouver la faille et ils réussiront à faire modifier le droit. Après avoir porté l’affaire devant la cour européenne, ils finiront par gagner…
L’’auteur-acteur Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre a écrit une pièce sur cette incroyable histoire pour, au delà de l’anecdote, dénoncer les méfaits du capitalisme et du libéralisme. Mais le frère Barclay encore vivant portera plainte pour atteinte au respect de la vie privée et diffamation. Il essayera de faire interdire cette satire, coproduite avec courage par la Scène Nationale de Cherbourg et écrite avec l’aide de Sophie Poirey, maître de conférences en droit normand, à l’université de Caen. Pour leur avocat, Olivier Morice: « La pièce est une fable satirique sur le capitalisme. Rien ne peut justifier les accusations d’atteinte au respect de la vie privée et de diffamation. »
« On exige l’interdiction de la pièce, la vente du texte et le versement de dommages et intérêts de 100. 000 € ! On a voulu nous faire taire, dit l’auteur. Mais c’est une œuvre de fiction. Je me suis inspiré de personnages réels mais tout est inventé.« Et la plainte sera heureusement rejetée par le tribunal civil de Caen… C’est, en fait, toute la liberté d’expression qui était mise en cause, sans qu’aucune attaque n’ait jamais été portée contre les frères Barclay…
En une heure et quelque, Heidi Tillette de Clermont Tonnerre et Lisa Pajon racontent cette réussite financière exceptionnelle aux multiples rebondissements, fruit du travail et de la ténacité des frères Barclay mais qui a aussi zones d’ombre et affaires scandaleuses. Une fable genre théâtre d’agit-prop aux dialogues souvent étincelants et d’une incomparable drôlerie. Cela se passe donc sur une belle pelouse d’un vert dont nos amis anglais seraient jaloux.
Dans un silence total, il y a juste deux fauteuils en cuir vaguement Louis XIII, une table basse couverte de marbre avec théière, boîte à sucre et derrière, un écran où seront projetés: une fragment de la très fameuse tapisserie La Dame à la licorne qu’on voit parfois ironiquement hocher la tête, quelques photos noir et blanc d’un groupe d’enfants pauvres et des rues londoniennes années cinquante…
Les frères en survêtement d’un bleu-vert électrique (rien à voir avec les beaux costumes cravate blanche des vrais Barclay!) servent le thé au public avec scones, et confiture. Un spectacle simple avec une fable comme on les aime, magistralement interprété et sans aucune prétention, et qu’il faut aller savourer dans ce bel écrin de verdure .
Seul bémol: l’endroit n’est pas si facile à trouver mais il y a un bus à la porte Maillot. Arrêt: pré Catelan ou sinon, passez le long du grand lac du bois de Boulogne depuis la porte de la Muette et utiliser votre GPS. Et il y a tout l’été, des spectacles pour adultes et pour enfants, un concert de Bertrand Belin, des rencontres, etc.
Philippe du Vignal
Théâtre-verdure du jardin Shakespare, Pré Catelan, allée de la Reine Marguerite, Paris (XVI ème). T. : 06 63 03 72 37. letheatredeverdure.com
Métro: Porte Maillot et bus 244 : station Bagatelle-pré Catelan.
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