Le Ring de Richard Wagner, mise en scène de Marcus Lobbes, direction Christian Thielemann

Le Ring de Richard Wagner, mise en scène de Marcus Lobbes, direction : Christian Thielemann

Ce spectacle nous a véritablement enchanté sur les plans musical et orchestral. Christian Thielemann a été à chaque représentation longuement applaudi. Les chanteurs aussi: Michael Volle (Wotan), Klaus Florian Vogt (Loge, Siegmund et Siegfried), Anna Kissjudit (Fricka), Evelin Novak (Freia), Christa Mayer (Erda et Waltraute), Jochen Schmeckenbecher (Alberich). Mika Kares (Hunding et Hagen), Elza van den Heever (Sieglinde), Camilla Nylund (Brunnhilde), Gerhart Siegel (Mime), Michael Kupfer-Radecky (Gunther), Magdalena Hinterdobler (Gutrune)…

Siegfried ©Enrico Nawrath
Siegfried ©Enrico Nawrath

En revanche, la mise en scène -ou plutôt son absence..- a été très controversée. Marcus Lobbes, « Kurator » du Ring, a préféré les services de l’I.A. pour projeter des images en fond de scène, alors que les chanteurs, difficiles à distinguer, se trouvaient un peu perdus et sans direction devant.
« L’Oeil écoute », écrivait Paul Claudel à propos de la peinture. Regarder un tableau, c’est en saisir la profondeur, « entendre» ce qu’il dit. Ce n’est, hélas! pas le cas ici à Bayreuth avec cette nouvelle création de La Tétralogie.
A la place d’une mise en scène, il nous propose un défilé ininterrompu d’images générées par l’I.A. qui captent notre regard et empêchent l’écoute sereine de la musique. Beaucoup de spectateurs ferment les yeux pour entendre l’orchestre et la voix des chanteurs. Des huées ont salué l’apparition de Marcus Lobbes sur scène à la fin du spectacle: son utilisation de l’I.A. tenant lieu de mise en scène pour cette nouvelle Tétralogie n’a pas vraiment convaincu. 

Interrogeons-nous sur les raisons qui fondent ces réactions. L’œil est-il un obstacle à l’écoute et empêche-t-il d’entendre ? Paul Claudel nous disait cependant le contraire. Pourquoi une telle opposition entre ces différents percepts, alors que le vu et l’entendu sont, a priori, complémentaires ? Richard Wagner lui-même nous proposait avec la notion de Gesamtkunstwerk, œuvre d’art totale, une conception supposant que musique, texte, chant, jeu théâtral, espace scénique, décors et costumes convergeaient. Son modèle était la tragédie grecque, et pour lui, poésie, musique, jeu et scénographie devaient aller vers une unité dramatique. Cependant, loin d’être complémentaires, le texte, la musique et l’image tendaient, ici, lors de ces quatre représentations de la Tétralogie, à se dissocier: l’oreille entendait le drame, tandis que l’œil parcourait les archives et les associations de la machine.

Nous sommes, ici, face à des contradictions qui interrogent le fonctionnement même de notre appareil perceptif. L’oreille suit la continuité de la voix et de la musique : motifs récurrents, développements dramatiques, tensions harmoniques, ici parfaitement maitrisés par l’orchestre sous la direction de Christian Thielemann. L’œil, au contraire, reçoit, avec cette nouvelle production du Ring, un montage instable et ininterrompu d’archives, de personnages historiques et d’images abstraites générées par l’IA, dont le lien avec l’action reste incertain. Capté par la beauté de certaines images, le spectateur doit alors choisir entre écouter la musique… ou déchiffrer les projections. 

Certains conflits semblent en effet irréductibles. Il existe d’abord un conflit d’attention: le mouvement permanent des images attire mécaniquement le regard et détourne de la voix ou de l’orchestre. Le second conflit est d’ordre temporel: la musique développe les motifs de l’opéra de façon lente et continue, tandis que les images se succèdent rapidement de manière fragmentaire. Le troisème est d’ordre dramatique : l’œil voit peu d’interactions entre les projections colorées et les chanteurs qui restent figés, sans rapport entre eux, alors que l’oreille entend les passions, les affrontements et les drames constants qui traversent l’opéra.

Comment donc assembler la musique et le spectacle, le visible et le dicible, le vu et l’entendu, le symbolique et l’iconique ? Comment rejoindre Richard Wagner et son souci d’un spectacle total, d’un « Gesamtkunstwerke » ? Pour la majorité des réactions entendues à Bayreuth, ce contrepoint entre le vu et l’entendu, a plutôt été ressenti comme une concurrence : l’image ne renforçait pas l’écoute, elle l’encombrait!
Le dispositif visuel conçu par l’I.A. a provoqué le rejet du public. Les chanteurs étaient largement laissés à eux-mêmes, derrière, ou devant un immense voile de projection où défilaient des images générées à partir d’archives ou d’associations d’images, produites par l’I.A. Les chanteurs devenaient presque des exécutants de concert devant un écran.  musique, geste, parole et image ne convergeaient pas! L’image devenait autonome et concurrençait la musique. 

Seul bénéfice: le caractère abstrait des images nous épargnait un sens imposé comme dans dernières mises en scène de La Tétralogie à Bayreuth. Chez Frank Castorf, les enjeux de puissance de L’Or du Rhin se transformaient en guerre du pétrole et le drame se passait dans une station-service… Et pour Valentin Schwarz, il s’agissait de conflits d’héritage dans une famille dysfonctionnelle. Ces mises en scène étaient pénibles à regarder car elles imposaient leur propre réécriture du drame wagnérien et tournaient résolument le dos à ce qui en fait sa force, sa mythologie.

Le concept de « transmodalité », utilisé en psychologie, pourrait-il nous aider à repenser ce débat ? On pourrait défendre théoriquement le projet de Marcus Lobbes en disant que Richard Wagner produit une forme musicale- crescendo, tension, rythme, couleur, intensité et que l’I.A. essaye de la transposer en une autre modalité, visuelle. Il s’agirait ici d’une sorte «d’accordage transmodal». Mais les critiques reprochent au dispositif de ne pas réussir cet accordage. L’image ne reprend pas nécessairement la forme dynamique de la musique mais produit sa propre chaîne associative. Au lieu de renforcer l’affect musical, elle le parasite.

Le livret de Richard Wagner est verbal, narratif et mythologique. Le passage à l’image constitue une traduction inter-sémiotique : des signes linguistiques sont reformulés dans un langage visuel. Cependant l’image n’illustre pas nécessairement ce que le texte désigne. Elle peut en prolonger les connotations, le contredire ou ouvrir des associations inattendues.
Dans ce dispositif à Bayreuth, cette opération est encore plus instable; puisque l’I.A. travaille à partir d’un corpus préalablement constitué et de relations statistiques entre mots, concepts et images. La « 
transmodalité » devient vraiment intéressante  lorsque la direction n’est pas seulement unidirectionnelle. Dans le théâtre lyrique, l’image ne fait pas que traduire le texte ou réagir à la voix : elle modifie en retour la perception de ce que l’on entend. Une projection inquiétante peut rendre menaçante une phrase musicalement ambiguë.
Une image historique peut aussi politiser un moment mythologique. Une image grotesque peut neutraliser le pathétique d’une scène. Le spectateur reçoit donc une construction composite: le sens ne se trouve ainsi ni dans le livret, ni dans la voix, ni dans l’image prise isolément. Il émerge de leurs écarts et de leurs interférences. L’I.A. introduit une logique différente : celle de l’association ouverte, de la variation et parfois de la contradiction. 

La « transmodalité » produit-elle une intégration des arts, ou leur dispersion ? Quand une image prolonge une tension contenue conjointement dans le texte, la voix et l’orchestre, elle enrichit leur résonance. Lorsqu’elle répond seulement à un mot-clé ou à une hausse de volume, elle risque de réduire le drame à une équivalence superficielle. Et quand elle introduit une association imprévue, elle peut ouvrir une interprétation nouvelle. Lorsqu’elle accapare l’attention, elle peut au contraire séparer la voix du corps qui la produit et transformer le chanteur en accompagnement de l’image à l’écran.
L’I.A. ne traduit pas ce que Richard Wagner, le personnage ou le chanteur «ressent». Elle reconfigure, sous une forme visuelle, certaines traces mesurables et certaines interprétations préalablement inscrites par l’équipe artistique. Le véritable lieu de la traduction reste finalement le spectateur, seul capable de réunir l’image, la voix, la musique et le mythe en une expérience signifiante.

Jean-François Rabain avec l’aide de l’I.A.

Spectacle vu à Bayreuth (Allemagne) le 12 août.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

4 × deux =