Le Monte-Plats d’Harold Pinter, traduction et adaptation d’Eric Kahane, mise en scène de Jean-Pierre Durand
Le grand dramaturge britannique a écrit cette courte pièce en 57 -il avait vingt-sept ans- donc avant ces pièces majeures que sont L’Anniversaire, Une petite Douleur, Le Gardien, La Collection et son premier scénario, celui du grand The Servant réalisé par Joseph Losey.
Cela se passe dans un sous-sol glauque sans aucune fenêtre. Ben couché lit un magazine et se contente de répondre parfois à Gus qui, inquiet, n’arrête pas de parler et lui pose des questions. Ils ont chacun un gros calibre.
Nous allons comprendre que ce sont des tueurs inquiets et planqués attendant une mission dangereuse et/ou un homme à abattre. Harold Pinter sait déjà faire : silence oppressant au début, flot de paroles sans beaucoup de sens donc seule fonction phatique du langage et manque évident de communication. Ces jeunes hommes ne sont pas copains, juste des complices sur un cou tordu. Tout d’un coup, Gus revolver à la main, voit un papier glissé dans la porte avec quelques mots, puis le monte-plats de restaurant descend avec une commande pour une cuisine en sous-sol comme il y en avait autrefois. C’est le seul élément qui les relie au monde et dont le bruit obsédant fascine Ben et Gus. A la fin, Ben parlera dans une sorte de tuyau relié au premier étage à quelqu’un qu’on n’entendra pas…
Il y a déjà ici le climat pintérien d’angoisse sourde et permanente, la noirceur, l’identité douteuse de personnages dont on ne sait rien, pas même l’âge ou une bribe de leur passé, le manque volontaire d’intrigue ou de rebondissement. Et cela se passe dans un lieu aussi fermé que ces dialogues sans issue mais d’une précision absolue. Pas loin de Samuel Beckett, l’ami d’Harold Pinter. Il a reçu comme lui le prix Nobel de littérature « pour son œuvre qui, à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend son élévation dans la destitution de l’homme moderne. »

Ben domine Gus, c’est visiblement le patron de l’opération qui va avoir lieu mais Gus sait lui échapper et ces personnages atypiques ont un point commun : en proie à la solitude, ils sont là pour tuer mais ont uniquement des rapports de force, parfois brutaux. Et en attendant, glacés par la peur et le manque de gaz ( ils n’ont pas de pièce à mettre dans le compteur donc impossible pour Gus de se faire le thé chaud dont il rêve).
Sur ce petit plateau, deux lits pliants avec un sac de couchage minable, une caisse noire suspendue faisant office de monte-plats, une autre où il y a quelques assiettes, tasses et couverts où Gus farfouille pour trouver de quoi se faire un thé.
La direction d’acteurs de Jean-Pierre Durand est très précise, et malgré un début un peu lent, il sait installer le climat indispensable à cette histoire glauque sur ce plateau situé au rez-de-chaussée, noir et bas de plafond qui est déjà le décor idéal pour cette pièce. Les costumes ne sont pas très réussis mais on peut faire avec. Il faudrait au moins revoir celui de Ben en pantalon et chemise noirs : pas besoin ici de rajouter une grosse louche de noirceur
Matéo Cichacki, tout jeune acteur, est un Gus très crédible et a une diction et une gestuelle solides. Anton Cisaruk (Ben) semble moins sûr de lui mais bon… l’interprétation, qui est souvent le maillon faible dans les mises en scène des pièces d’Harold Pinter, tient la route jusqu’au bout. Mais le spectacle -curieuse idée du théâtre qui l’accueille- ne se joue que le mercredi… Ce qui ne facilite pas la venue de la presse et des producteurs éventuels…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 7 décembre, Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40. 77 rue de Charonne – 75011 Paris
Laisser un commentaire