‘après Fédor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski,  traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

© simon gosselin
© Simon Gosselin

Ce chapitre du livre V de la première partie du célèbre roman est une sorte de parabole philosophique sur la liberté et la notion de manipulation… Un titre inspiré,  comme le personnage, par celui du Don Carlos de  Schiller. Et quelle idée fabuleuse! Ivan Karamazov, un athée convaincu raconte à son frère Alexeï, un tout jeune moine, la confrontation entre Jésus-Christ et un cardinal, le Grand Inquisiteur à Séville au XVI ème siècle. Jésus est revenu sur pour voir de plus près l’Inquisition, aux principes si éloignés de sa pensée. Dans les rues, vite reconnu comme le messie, il va  rendre la vue à un aveugle,  ressusciter une jeune fille.  Bref il y un souffle de liberté sur la ville,  voire d’anarchisme qui ne plait pas du tout au  Grand Inquisiteur. Il va le faire arrêter avec l’intention de le mettre sur un bûcher, ce qu’il lui explique dans sa cellule où on l’a enfermé. Bref, lui dit-il, son enseignement auprès des foules, loin d’être le bienvenu, perturbe gravement l’Église et dérange ici où on est en train de brûler des dizaines d’hérétiques. Ce naïf de Jésus n’a rien compris quand il croit à l’idée  que «les humains sont attachés aux idées de liberté et d’amour du prochain». Dostoïevski a eu des idées conservatrices mais ce chapitre des Frères Karamazov  est bien “l’œuvre la plus anarchiste et la plus révolutionnaire qui fût jamais créé, dit le philosophe russe Nicolas Berdiaev. Alors que le Grand Inquisiteur et ses amis auraient bien vu quels étaient les besoins réels de la société des Hommes et sauront leur trouver les voies du bonheur.
Dialectique subtile où on montre que les principes d’un enseignement religieux peut se retourner contre eux. L’Inquisiteur considère que les questions majeures de l’humanité, que Satan a posées à Jésus dans le désert sont : «Trois forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés, le miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as repoussées toutes : la tentation de changer les rochers en pains (le mystère), celle de sauter dans le vide et de voir sa chute amortie par des Anges (le miracle) et enfin celle de se proclamer « roi du Monde » (l’autorité).
Jésus, en repoussant ces tentations au nom de la liberté, montre qu’il surestime les capacités de la nature humaine, du moins selon le Grand Inquisiteur, puisque la majorité des gens n’est pas capable de vivre ces principes de liberté et d’amour. Et Jésus les aurait donc condamnés par avance à la souffrance ou à la folie. Loin en tout cas de la rédemption qu’il leur avait promise. Le Grand Inquisiteur défend l’Eglise et veut faire quelque chose de positif pour  les gens, au risque de les manipuler: «Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom et dans l’au-delà, ils ne trouveront que la mort».  Mais toujours selon lui,  ils préfèrent en général le bonheur même au prix de l’aliénation et prendre des décisions, être responsable est bien au-delà de leurs forces. Ce Grand Inquisiteur préfigure un peu le Big Brother de George Orwell et le dialogue  entre Winston et O’Brien dans son célèbre 1984. Et Sigmund Freud admirait beaucoup cette partie philosophique du roman. Sylvain Creuzevault après ce récit, va faire basculer le spectacle dans une sorte de grande farce aux personnages contemporains qui eux aussi ont été des grands inquisiteurs patentés et seuls à détenir la vérité politique; aussi  féroces que Joseph Staline au siècle dernier avec des millions de morts à la clé ou dans le genre impitoyable et violent, Margaret Thatcher, ou encore maintenant Donald Trump déclarant à l’avance  que les élections présidentielles seront truquées.

© Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Et tout ce beau monde va dépecer et fouiller le corps du Christ mort pour en manger les intestins  (n fait des spaghettis/sauce tomate) et en référence sans doute au célèbre Matthieu: 26, 26: “Mangez, ceci est mon corps, ceci est mon sang. »  L’image  au moins au début quelque chose de fort  mais est un poil longuette et le metteur en scène s’est visiblement fait plaisir. On a aussi droit à des  extraits  de ce bel essai Penser est fondamentalement coupable d’Heiner Müller dites par Nicolas Bouchaud que l’on a doté d’un gros cigare comme en fumait l’écrivain allemand mais qui empuantit toute la salle… On ne peut tout citer mais c’est d’une rare intelligence: «Les minorités représentent toujours quelque chose d’autonome; elles sont un obstacle à l’accélération. Les minorités sont des freins. De là naît le besoin de les anéantir car elles persistent dans leur vitesse propre. » (…)« Du point de vue de la structure capitaliste, la fourmi est l’homme idéal. L’homme est un facteur de perturbation. » (…)« Le capitalisme n’offre jamais la solitude mais toujours seulement la mise en commun. L’offre capitaliste repose sur l’angoisse de la solitude. McDonald est l’offre absolue de la collectivité. On est assis partout dans le monde dans le même local ; on bouffe la même merde et tous sont contents. Car chez McDonald, ils sont un collectif. Même les visages, dans les restaurants McDonald, deviennent de plus en plus semblables.  » (…) « Devant votre miroir, le communisme ne vous donne rien. L’individu est réduit à son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure où il éloigne les gens d’eux-mêmes. Sous le capitalisme, le plus grand nombre ne peut survivre qu’en tant qu’objet. »

On peut voir le visage de l’écrivain allemand en noir mais aussi en couleurs sur une série de petits téléviseurs cubiques d’autrefois, et on se demande bien la raison de cette installation… Et pourquoi faire répéter le texte en projection sur le mur du fond? Quant à Staline, il s’en prend à Marx et Donald Trump veut, dit-il, faire le bonheur de ceux qui ont cru en lui.. Tout ce passage du spectacle est en anglais non-surtitré sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et tant pis pour ceux pas très connaisseurs de la langue de Shakespeare… Quel snobisme!

Mais bon, Sylvain Creuzevault sait créer de belles images et dirige bien ses comédiens; entre autres, Frédéric Noaille qui joue une incroyable Margaret Thatcher en tailleur gris strict et montée sur de hauts talons. Et  Servane Ducorps, toujours impeccable, campe magistralement un Donald Trump, excité, vociférant, plus vrai que nature. Nicolas Bouchaud en Heiner Müller, comme d’habitude, est aussi excellent. Tout dans la mise en scène est d’une belle précision et s’il y a des moments où cette farce s’impose, au bout d’une heure à peine on commence à trouver le temps long et on décroche. Bref, un spectacle aux qualités plastiques indéniables mais Sylvain Creuzevault a quelque mal à traiter cette courte fable philosophique d’une vingtaine de pages, en y ajoutant une dose de dramaturgie maladroite et d’écriture personnelle avec une suite de petites scènes mal rythmée qui  ne fonctionne pas bien du tout…

On attend avec impatience son prochain spectacle adapté des Frères Karamazov, du moins si le corona virus le permet. Au moins ici dans la salle, le protocole sanitaire est respecté. Par ailleurs, pleuvent nombre d’obligations ou menaces d’annuler les représentation, en particulier dans les spectacles sous chapiteau. Mais il faudrait que le gouvernement s’explique enfin sur le non-respect des trop fameuses mesures partout imposées.  Notamment au centre Georges Pompidou pourtant richement doté: escaliers envahis dans les deux sens, aucune présence de flacon de gel pourtant annoncée et  aucune  distance imposée entre les sièges,  exactement comme dans les TGV, Intercités ou TER. Et silence radio chez Bachelot et consorts: ce deux poids-deux mesures est profondément choquant pour les équipes artistiques, administratives et techniques des théâtres petits ou grands qui ont aussi le droit de vivre.  Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, 1 Place de l’Odéon, Paris (VI ème) jusqu’au 18 octobre. T. : 01.44.85.40.40


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