Le Cas Blanche-Neige d’Howard Barker, mise en scène de Frédéric Maragnani
L’un des plus célèbres contes de Jacob et Wilhem Grimm, l’un philologue, l’autre spécialiste de littérature , a depuis le XIX ème siècle, été adapté au théâtre, au cinéma, pour la danse: récemment encore un ballet d’Angelin Prejlocaj). Mais chez Howard Barker, seule subsiste la trame de l’histoire et il n’a pas destiné sa pièce à un public enfantin.
Donc, il y ici a une très belle et jeune Reine à la démarche provocante et à la sexualité irrésistible, mariée avec le Roi d’Angleterre qui a déjà une fille Blanche-Neige (dix-sept ans ans) d’un précédent mariage. Cette Blanche-Neige est très jalouse de sa belle-mère et de l’attraction érotique qu’elle provoque.
Elle partira pour la forêt où, nue derrière des bosquets, elle fera l’amour avec sept partenaires inconnus.
Le Roi continue, lui, à être très jaloux de la Reine; Blanche-neige, elle, sera secourue par le Prince d’Irlande, qui la demandera en mariage, après être tout de même passé par le lit de sa mère qu’il rendra enceinte… Mais, au soir du mariage de Blanche-Neige, le Roi se vengera et fera enfiler à la Reine des escarpins chauffés au rouge, et elle mourra dans d’atroces souffrances… La boucle est en quelque sorte refermée: la reine au corps jouissif finira sa vie terrestre en d’atroces souffrances.
Le cas Blanche-Neige a évidemment un lien de parenté avec Gertrud (Le Cri) du même Howard Barker dont nous avions parlé récemment, puisque Gertrud vit une passion dévorante avec Claudius, et finira par accoucher d’une petite Jeanne, ce qu’Hamlet ne supporte absolument pas. C’est dire qu’il est encore ici beaucoup question de pulsion sexuelle et de pouvoir. Et l’on retrouve chez Barker tout ce qu’avait déjà décrypté le grand Bruno Bettelheim dans le conte des frères Grimm: le narcissisme de la belle-mère de Blanche-Neige, sa jalousie féroce, parce qu’elle se sent menacée par la concurrence féminine et sexuelle de Blanche-Neige, le rite de passage de la toute jeune fille pour accéder à l’âge adulte. Comme l’indique le sous titre de la pièce: Comment le savoir vient aux jeunes filles.
Le texte d’Howard Barker ne manque pas d’intérêt à la lecture, surtout quand on est censé connaître le conte des Grimm , mais « porter à la scène le conte d’une humanité et donner à voir et à entendre la force d’une théâtralité réaffirmée », comme il prétend, ne va pas de soi. D’autant qu’Howard Barker précise sans sourciller qu’ »un nouveau type de théâtre doit situer sa tension créatrice, non pas entre les personnages et les problèmes sur la scène mais entre le public et la scène elle-même » *.Et pour Barker, l’expérience de la tragédie est pour lui, dit-il encore, « le malaise qui est l’extrême inverse de l’apathie que le public ressent quand il est diverti ». Ce qui est quand même, n’en déplaise à Howard Barker , un tout petit peu prétentieux. Mille regrets mais Le Cas Blanche-Neige crée sans doute moins de malaise dans le public que d’ennui.
La mise en scène de Frédéric Maragnani est exemplaire de sobriété et de précision mais a quelque chose de sec et de formel qui aggrave sans doute les défauts d’ un texte souvent brillant mais où Barker s’est refusé à infiltrer la moindre émotion. Les acteurs, bien dirigés, font un travail de premier ordre, en particulier Marie-Armelle Deguy qui joue la Reine. Malgré tout, le spectacle déjà bien rôdé, puisqu’il avait été créé l’an passé à Suresnes, ne fonctionne pas vraiment. Il y a bien un conte- ou du moins l’apparence d’un conte- avec une morale, selon des règles décryptées depuis longtemps par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte, mais ici quelque chose coince…
Bien sûr, on connaît Howard Barker et il a tout fait ici pour que cela coince et que le divertissement soit banni du lieu scénique et que le narratif ait dans l’aventure une place mineure Et c’est bien la tension entre la narration et son contraire qui intéresse Frédéric Maragnani. Mais sa mise en scène tient souvent davantage d’une sorte de jeu esthétique et la pièce de cet auteur assez sèche, n’a sans doute pas l’efficacité requise pour supporter l’épreuve du plateau. Et son théâtre n’est pas vraiment populaire, comme l’avance Félix Maragnani! Ou bien cela se saurait depuis longtemps…
A voir? Oui, si vous avez envie de prolonger l’aventure de Gertrud ou de découvrir une pièce d’Howard Barker (cela ne dure qu’une heure vingt ) et si vous voulez voir de très bons acteurs. sinon, replongez-vous dans Grimm… Peut-être moins courageux que d’aller jusqu’au boulevard Berthier mais plus satisfaisant et, surtout, relisez Bruno Bettelheim…
Vous pouvez avoir aussi une pensée pour Ödön von Orvath-l’auteur de cette pièce formidable, Casimir et Caroline qui sera bientôt mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville. Le 1 er juin 1938, Von Orvath qui avait fui l’Autriche après l’Anschluss, vint à Paris et le dernier soir de son séjour, il alla voir Blanche-Neige sur les Champs-Elysées mais violente tempête: une branche d’arbre tomba et lui fracassa le crâne, juste en face du Théâtre Marigny…
Philippe du Vignal
*Dans Arguments pour un théâtre, éditions Les Solitaires intempestifs.
Du 4 au 20 février Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème) .
Laisser un commentaire