La Porte d’Ensor, texte et dramaturgie de Marion Coutris, mise en scène et scénographie de Serge Noyelle

Encore élève aux Beau-Arts de Paris, le metteur en scène avait été fasciné par Les Masques scandalisés où debout, une femme masquée aux lunettes noires, bâton à la main, regarde un homme assis lui aussi masqué, les mains posées sur une table (1883) du grand peintre belge James Ensor. Aussi connu pour des œuvres emblématiques comme L’Entrée du Christ à Bruxelles, une toile aux dimensions insolites: 258 × 430 cms, avec des personnages aussi masqués où il veut dénoncer l’hypocrisie de la riche bourgeoisie dont il était issu, et de l’Eglise catholique. Ou encore Squelettes se disputant un pendu.
Les thèmes de cette période sombre : les morts, les illusions l’enfance, la mer, le rire, l’angoisse avec de sinistres personnages masqués. Un sorte d’exorcisme personnel ?
Sa peinture aux couleurs violentes et parfois aux dimensions insolites, annonce les surréalistes mais aussi ont une couleur théâtrale évidente qu’on a pu retrouver chez le dramaturge Michel de Ghelderode (Masques ostendais, Le Siège d’Ostende). Et ensuite dès les années cinquante, chez le grand Polonais Tadeusz Kantor (1920-1985), le créateur de la très fameuse Classe morte (1975), et qu’admire beaucoup Serge Noyelle.
« Un tableau comme ces Masques scandalisés, dit-il, m’a ouvert la porte à d’autres peintres comme René Magritte, Léon Spilliaert, Paul Delvaux, Edward Munch… Et de m’apercevoir que ces peintres nous apportent sensiblement une dramaturgie et une théâtralité. En retour cette théâtralité peut-elle aussi, suggérer une forme de de peinture allégorique.»
Le metteur en scène et Marion Coutris sa dramaturge ne sont pas tombés dans le piège d’une illustration des peintures de James Ensor. Ce qui n’aurait de toute façon pas fonctionné. Il s’agit plus ici, d’un discret hommage à ce peintre que les jeunes metteurs en scène redécouvrent de plus en plus mais aussi et surtout d’une représentation picturale d’une galerie de personnages au genre souvent indéterminé.
Aucun décor, qu’un fond de rideaux noirs avec, au milieu, une haute et étroite double porte en bois. Et la première séquence où de jeunes gens tout habillés de noir arrivent doucement en silence puis s’infiltrent par cette porte dans un ailleurs sans doute inquiétant mais que nous ne verrons jamais, est de toute beauté. Entre justement, des personnages de Tadeusz Kantor ou de René Magritte.
La Porte d’Ensor n’est pas une pièce de théâtre au sens strict du terme mais une parade onirique d’une grande force picturale, comme ceux de cet Opéra Fucco qu’avait monté Serge Noyelle, il y a cinq ans (voir Le Théâtre du Blog). La scène baigne dans un clair-obscur avec gradations imperceptibles de lumière. Aux meilleurs moments, cela se savoure comme le Rembrandt de La Ronde de nuit, avec, écrivait justement Denis Diderot, « une juste distribution des ombres et des lumières ». Ou comme Les Ménines de Diego Velázquez (1599-1660) qui a su créer une remarquable profondeur spatiale. Ou enfin Scène de rue à Berlin de l’expressionniste allemand Ernst-Ludwig Kirchner (1880-1938). Bref, il y a de la vraie picruralité dans l’air…

Et quand le jeune contre-ténor Rémy Brès-Feuillet chante seul deux morceux de Monteverdi et deux autres de Purcell, en s’accompagnant à l’accordéon, comment ne pas craquer devant une aussi simple et aussi grande beauté.
Ou quand le danseur Andrés García Martínez, très mince et de haute taille, se lance dans un solo éblouissant… Il ya aussi l’apparition par la grande double porte, d’une jeune femme (Camille Noyelle) en courte robe blanche (de mariée?). Une sorte de de pantin légèrement désarticulé qui fait penser à un personnage de Tadeusz Kantor…

Aucune rupture de rythme mais une remarquable fluidité dans cette sarabande d’images jamais figées, ponctuées de textes courts de Marion Coutris, d’après ceux de James Ensor. Et de trrès beaux airs au violon….
Tout le spectacle est légèrement teinté et avec bonheur, d’une partition enregistrée de Patrick Cascino (piano), Didier Lévêque (accordéon), Marco Quesada (guitare), Charly Thomas (contrebasse). Les costumes, en général noir et blanc, ou sombres mais avec quelques robes à fleurs des années soixante font pesner à ceux de Jérôme Deschamps ou Pina Bausch.

Et dans une remarquable fin où, tous ensemble, Lucas Bonetti, Rémy Brès-Feuillet, Marion Coutris, Nino Djerbir, Andrés García Martínez, Camille et Jeanne Noyelle, Hugo Olagnon, Geneviève Sorin, Kadi Tir et Noël Vergès, arrivent en silence, portant un vieux canapé en cuir vert très fatigué, fauteuils, cages à oiseaux, valises, chaises, vieille malle noire, etc. Il s’asseyent en rang, face public, masqués de têtes d’animaux comme en trouve dans le commerce mais visiblement corrigés, et d’autres plus proches de ceux de la commedia dell’ arte. Une dernière et vraiment belle image, comme savait en construire-autrefois!- Romeo Castellucci…
Guère de bémols… Enfin Serge Noyelle aura pu nous épargner ces jets de fumigène faciles (les vingt-huitièmes au compteur pour nous depuis janvier!) et certaines séquences comme les lectures de texte pourraient sans doute être mieux intégrées mais ce théâtre d’images, parfaitement honnête, n’a aucune prétention esthético-philosophico…Ce qui devient rare dans le théâtre actuel.
En ce soir de première, il était déjà très bien réglé mais peut encore progresser. Il serait dommage qu’il reste si peu joué! A 5,5 %, avec un dérapage du déficit public à cause du ralentissement de la croissance et de la baisse des recettes fiscales, il faudra s’attendre à des réductions draconiennes à la Culture. Mais, croisons les doigts, pourquoi n’y aurait-il pas une reprise de ce spectacle l’an prochain, au festival d’Avignon ou ailleurs? Même s’il y a une distribution importante et s’il exige un plateau de salle ou en plein air, assez vastes, pour garder sa dimension picturale… Donc, avis aux directeurs de festivals… A suivre…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 30 mars, Théâtre des Calanques, 35 traverse de Carthage, Marseille (VIII ème). T. : 04 91 75 64 59.
(Navette gratuite depuis Castellane à 19 h 15, sur réservation). On choisit le prix qu’on estime pouvoir payer le billet, en soutien au théâtre… de 1 € à 40 € .
Laisser un commentaire