La Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques ( septième épisode)

Le bateau surélévé de la Ville de Paris glisse devant la Conciergerie… mais comme s’il touchait à peine l’eau: à sa proue, la mezzo-soprano Marina Viotti, en rouge et blanc, chante dans le vent et la pluie: Ah! ça ira, puis La Habanera de Carmen de Georges Bizet, en habitant le même volume sonore que le groupe « métal » Gojira. « Entre « métal » et opéra, il n’y a qu’un pas », dit celle qui fit partie du « métal » Lost Legacy. Et la mezzo-soprano guadeloupéenne Axelle Saint-Cirel chantera plus tard sur les toits du Grand-Palais, la Marseillaise.
Le bateau de la Ville de Paris porte une chanteuse et l’Histoire, celle résumée par Fluctuat nec mergitur ( Battue par les flots mais ne sombre pas), sa devise * à laquelle renvoie le vent et la pluie accompagnant la chanteuse…. Ce bateau figurait déjà en 1210 sur le sceau de la corporation des « marchands d’eau » qui furent à l’origine de la municipalité parisienne. Les branches de chêne et laurier expriment les actes de bravoure des citoyens. Le rouge et le bleu, eux, apparurent un siècle plus tard, quand Etienne Marcel, prévôt des marchands, fit revêtit à ses partisans des chaperons rouge et bleu. La devise devient celle de Paris en 1853, sur décision du baron Haussmann, préfet de la Seine.
Nous avons tous rêvé de nous projeter et de vivre parmi les gens d’une époque. Il y a une histoire des faits et gestes, comme celle des corps, de la marche. Mais quand elle vient à nous, sous forme de sons et de couleur ? Les guitares et la batterie du groupe Gojira, le rouge et blanc de la mezzo-soprano chantant Carmen, la façade ocre-beige de la Conciergerie composent un tableau vivant où visuel et sonore expriment la profondeur de champ du passé.. L’histoire populaire se lève: corps de sensations redonnant vie aux perspectives temporelles, comme plus tard, avec Barbara Butch et Philippe Katerine jouant à l’Histoire. (voir épisode suivant). Hommage en passant à l’historien Patrick Boucheron…
« Formi, formidable »… un extrait de la chanson de Charles Aznavour chante Aya Nakamura. Un air enveloppe un autre, le malaxe et en naît parfois un langue étrangère, purement sonore, comme en invente la chanteuse, notamment dans Djadja.

Sur le pont des Arts,premier pont métallique, ( 1801) Aya Nakamura, en mini-jupe dorée signée Christian Dior et bottes à lamelles, sort de l’Institut, accompagnée par des danseuses en pantalon tout aussi doré. Un des sommets de la cérémonie… Au début, la Garde républicaine se présente sur quatre rangs, dans une immobilité impressionnante. Mais on sent une décision, une volonté en train de mûrir. Cette masse ordonnée ne s’identifie pas à son apparence mais s’expose étrangement telle un accumulateur d’énergie. Beauté de cette concentration …

Au même moment, l’ensemble d’Aya Nakamura varie les ondulations avec puissance mais il n’écrase personne. La distance entre les deux groupes atteint le maximum (le costume un peu ringard de la Garde républicaine, après un siècle et demi pourrait être redessiné par un grand couturier. Qu’en pense Emmanuel Macron qui a son avis sur tout… et son contraire? ) La Garde Républicaine marche au pas, vers le groupe d’Aya Nakamura qui se déhanche et chante en glissant fugitivement sa main sur ses seins et son sexe, signe de la culture rap », notamment Djadja (2018), un succès mondial… accompagnée par soixante musiciens de la Garde républicaine et trente-six choristes du Chœur de l’armée française.
Funambule de la chanson, elle sait y faire pour tirer des lignes entre sa syntaxe, mélodieuse et heurtée à la fois, et la langue de Molière qui est aussi celle de Charles Aznavour. Cette artiste francophone la plus écoutée au monde ajoute des inventions verbales enrichies d’argot avec ici, des extraits de Djadja : Je suis pas ta catin, ta daronne, En catchana Bobby tu dead ça, Je suis pas ton plan B, Le jour où un se croit, faut pas Tchouffe.«
« Elle donne beaucoup à la vitalité de la langue française », dit Thomas Jolly, metteur en scène de la cérémonie. Des membres de la Garde républicaine esquissent des mouvements d’épaule avec leurs saxophones et trompes de chasse. Ils quittent peu à peu leurs quatre rangs puis se dispersent et autour du groupe d’Aya Nakamura, se reforment en un cercle irrégulier, accentuant le va-et-vient des bras. Comme ces « bands » de Noirs américains à la Nouvelle-Orléans, ce va-et-vient se transforme en danse pour certains, les autres jouent de la trompette, genoux pliés et imperceptiblement, passent du rang militaire, à une posture rythmique. La distance maximum entre la Garde républicaine et Aya Nakamura s’abolit dans un espace éclaté, fraternel. Les contrepoints se multiplient et aux ondulations de la chanteuse, correspondent les balancés des Gardes.
On a les larmes aux yeux quand on voit chez eux naître de nouveaux gestes avec un passage de l’intime, au public. A la beauté d’Aya Nakamura, répond celle des Gardes républicains, devenant autre, grâce aux danses et à voix de la chanteuse.

Régulièrement, la Garde républicaine, Branche de la Gendarmerie nationale assure des missions d’honneur et de sécurité au profit des plus hautes autorités de l’État et des missions de sécurité au profit du public. Elle concourt également au rayonnement culturel de la France avec ses formations musicales et spéciales. Elle présente au public, son savoir-faire et son excellence, toujours très remarquées: entre autres, la fanfare à pied du régiment de cavalerie, le quadrille des baïonnettes et démonstrations équestres…
Marion Maréchal (femme politique d’extrême droite et nièce de Marine Le Pen) se précipite le 27 juillet sur X et ose déclarer : « La Garde républicaine a été humiliée, forcée à danser sur du Aya Nakamura, la laideur générale des costumes et des chorégraphies. On cherche désespérément la célébration des valeurs du sport et de la beauté de la France au milieu d’une propagande woke aussi grossière. » Sans commentaires.
Le lendemain, réponse cinglante de Frédéric Foulquier, chef de la musique: « C’était incroyable pour nous et la rencontre entre ces deux mondes s’est très bien passée ». La musique de la Garde républicaine, rattachée au 1er régiment d’Infanterie, habite la caserne Babylone à Paris (VIIème) où sur le fronton est aussi inscrite: Fluctuat nec mergitur. Bornes du temps pur…
Bernard Rémy
*Un restaurant porte le nom: Fluctuat nec mergitur, 18 place de la République. Selon le chef-cuisinier d’origine vietnamienne, la marie de Paris, après les attentats qui frappèrent le Bataclan et des terrasses de café, a insisté pour que le restaurant prenne ce nom, alors que ce n’était pas le projet initial. Un signe public à Paris, de la résistance à l’oppression violente..
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