Kap O Monde, texte d’Alice Carré et Carlo Handy Charles, mis en scène d’Olivier Coulon-Jablonka
Sur le petit plateau, quelques cubes de bois blanc et au fond, un châssis avec la fameuse devise en lettres lumineuses : Liberté Egalité Fraternité. Incarnés en alternance par Roberto Jean ou Sophie Richelieu, et Charles Zevaco ou Simon Bellouard, deux étudiants se rencontrent à Paris. Lui ou Elle a réussi à venir d’Haïti y faire des études tout en gagnant sa vie. Une ascension sociale dont rêvent ses parents qui, est-il précisé, ne sont pas des prolétaires.

Lui ou elle, a été déçu par la politique menée par les dirigeants de son pays. Discipliné et volontaire, il mettra toutes les chances de son côté pour un jour essayer de le faire progresser. Il ne sera pas admis à Sciences-Po comme son ami Matthieu mais fera de brillantes études à Dauphine et pourra entrer dans un organisme international. La roue aura tourné…
Matthieu, lui, habite en banlieue parisienne. Ce fils de professeur d’histoire a envie de sortir au plus vite de ce milieu où il se sent au bord de l’asphyxie. Il abandonnera ses études pour aller faire de l’action humanitaire…justement, cela tombe bien, à Haïti. Mais il comprendra vite qu’il a vécu coupé de la population et que son travail n’aura pas finalement servi à grand-chose.
«Si les livres d’histoire, les chansons populaires, la culture vaudou, disent Alice Carré et Carlo Handy Charle, parlent sans cesse de la révolution française et haïtienne, si le culte de l’indépendance est au cœur du récit national haïtien, la France délivre de son côté une image très hexagonale de sa révolution et n’y mentionne aucunement ses colonies. »
Exact, ou à peu près. Qui de nous se souvient en avoir eu même un écho au lycée? Avec cette petite forme, bien mise en scène sur le thème des relations que peut avoir ou non, la France avec son ancienne colonie appelée autrefois Saint-Domingue, nous pouvons au besoin en apprendre davantage sur cette île qui subit un fort séisme tous les cinquante ans. Malgré tout, ses habitants les premiers révolutionnaires, réussirent à acquérir leur indépendance… en 1794 et votèrent l’abolition de l’esclavage. Mais Napoléon envoie en 1801, quelque 30.000 hommes, avec pour mission de démettre Toussaint Louverture et de rétablir l’esclavage.
Et cette pauvre île sera ensuite colonisée de 1918 à 1934 par les Etats-Unis, ce qu’on oublie trop souvent! Avec à la clé, des milliers de Haïtiens morts en combattant cette domination. Quant à la France, il faudra attendre 2010 ! pour qu’un Président de la République y vienne. Nicolas Sarkozy y passera quelques heures et ensuite François Hollande viendra quelques jours. Mais jamais Macron!
En une heure et sans aucune prétention, Olivier Coulon-Jablonka réussit à imposer un dialogue philosophico-politique très crédible entre ces jeunes gens qui s’opposent à peu près sur tout, mais avec une vraie complicité, voire une amitié qui restera intacte. Cela tient un peu d’un débat simple et efficace comme on en voit rarement. Pas loin à la fois d’un dialogue platonicien et d’un théâtre de tréteaux, avec parfois juste ce qu’il faut d’humour pour que cette leçon d’histoire de la colonisation française ne soit pas trop didactique.
Un bon spectacle, court, souvent passionnant et très bien joué : ce n’est pas si fréquent et il faut s’en réjouir! Olivier Coulon-Jablonka, en une heure, réussit à donner un autre éclairage sur cet île si loin de nous mais où on parle français. Et où un écrivain comme Dany Laferrière est entré à l’Académie Française…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 30 juin, Théâtre de Belleville, 94, rue du Faubourg du Temple, Paris (XI ème) . T. : 01 48 06 72 34.
Du 12 au 19 janvier 2024, Théâtre de Brétigny-sur-Orge (Essonne).
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