
Jungle book, d’après Le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling, version de François Regnault, musique de Cocorosie et mise en scène de Robert Wilson
Devant un rideau vert, une enseigne JUNGLE en grandes lettres de couleur qui clignote comme celles des titres de spectacles à Broadway. Puis le rideau s’ouvre: «Sans doute un spectacle tout public, dit Robert Wilson, même si pour moi une grande œuvre se suffit à elle-même et peut tout autant être appréciée par un enfant que par une personne âgée, par quelqu’un qui n’est pas allé à l’école et par quelqu’un qui a fait des études supérieures. »
Bon, mais cela reste à voir et il ne faut jamais, dit un vieux proverbe cantalien, vendre la peau de l’ours… Ou de la panthère qui va arriver sur scène. Là-dessus, une narratrice dit quelques mots convenus comme dans un show à l’américaine: « Good evening ! Welcome to The Jungle book, I hope you will enjoy the show. » Le ton est donné, même si les jeunes acteurs très bien choisis sont français, la plupart des chansons et des dialogues sont en anglais. Tant pis pour les non-anglophones et tant pis aussi si la fable ou disons le scénario, en est du coup singulièrement obscurci. Comprenne qui pourra et cela semble importer peu au grand Bob qui aime la langue française mais de loin et qui ne la parle jamais.. Puis entreront les personnages du célèbre livre dont le petit enfant Mowgli adopté par les loups et qui tuera son ennemi le tigre Shere Khan, Le Singe , la mère Louve, le Père Loup et l’ours Baloo.
Le grand créateur américain a toujours eu, depuis son célébrissime Regard du Sourd qui a nous avait émerveillé au festival de Nancy et qui a révolutionné le théâtre contemporain, un rapport privilégié avec les animaux. Et Jungle Book est, dit-il, «dans la mouvance» de ses précédents spectacles comme Peter Pan ou Winging Rocks avec un enfant à la recherche de son père ou de sa mère comme Mowgli. Les animaux dansent tous ensemble et très souvent, ou plutôt s’animent en rythme dans un semblant de chorégraphie assez redoutable et indigne de lui. Au moins, le spectacle aura-t-il été une formidable école pour les jeunes interprètes sévèrement choisis et qui ont chacun une belle personnalité.
Sans doute y-a-t-il de belles images mais un peu faciles en ombres chinoises sur fond lumineux bleu ou rose pâle qui change en une seconde à peine, de façon à transformer radicalement l’espace. Des effets que Bob Wilson nous ressert, quelque soit la pièce, depuis quelque quinze ans! Comme il est d’une rare exigence et qu’il a d’excellents collaborateurs pour la lumière comme pour l’architecture sonore du spectacle, c’est toujours d’une rare virtuosité. Mais, de la fable, que nenni! Et l’ensemble qui n’a même pas les qualités d’une bonne comédie musicale, reste froid, pour ne pas dire glacé comme un beau livre d’images… et sans aucune âme.
Il y a aussi quelques accessoires comme ces poteaux d’électricité qui rappellent ceux de son merveilleux Einstein on the beach ou comme un fauteuil à bascule, ou ces beaux graphismes signé de lui (photo ci-dessus) mais il semble s’être fait plaisir et bien loin du Livre de la Jungle. Mais on se demande bien aussi ce que viennent faire là pendant quelques minutes seulement un étalage de carcasses noires d’anciens postes de télévision en fond de scène que des assistants viennent installer pour quelques minutes…
Heureusement, reste quand même dans tout ce fatras sans grand intérêt et sans dramaturgie efficace, l’étonnante musique écrite par Bianca et Sierra Casady du groupe Cocorosie. D’une rare drôlerie mais envahissante mais en ce soir de première, elle couvrait le texte… En fait, tout se passe comme si Robert Wilson s’était contenté de superviser un travail. On reconnaît tout de suite sa patte aussi géniale qu’inimitable: occupation de l’espace par les acteurs lumières, scénographie, design sonore mais il manque la chair qui faisait toute la saveur de ses grands spectacles et dont celui-ci ne semble être, malgré encore une fois une rare virtuosité, qu’une bien pâle copie.
« Tout ce que je sais, dit Bob Wilson, c’est qu’il ne faut pas faire de théâtre déprimant. » Pari raté, le compte n’y est pas du tout et le public a mollement applaudi ce spectacle de soixante quinze minutes seulement mais qui parait long, sauf à quelques rares moments et qui n’arrive jamais à décoller. Très auto-académique et donc décevant, et jamais à la hauteur des superbes réalisations que Bob Wilson nous a offerts. Dommage ! Il y a ici la marque Wilson mais pas le contenu. On vous aura prévenu. Alors y aller? Pour voir ces jeunes comédiens et la musique de Cocorosie mais qu’on peut entendre chez soi… A vous de voir mais on ne vous conseille donc pas trop le déplacement.
Philippe du Vignal
Théâtre de la Ville au Treizième Art, Place d’Italie, Paris (XIII ème) jusqu’au 8 novembre.
Comédie de Clermont-Ferrand, du 22 au 24 janvier.
De Singel, Anvers, du 7 au 9 février.
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