Judith Magre dit Aragon, en duo avec Eric Naulleau
Une table, deux chaises, lui en complet noir et elle en longue et robe tout aussi noire de Mine Vergès. Elle dit Aragon, accompagnée par Eric Naulleau qui retrace avec précision, intelligence et de temps à autre, quelques piques. La saison passée dans ce même petit lieu chaleureux, ils avaient déjà très bien célébré Guillaume Apollinaire ( voir Le Théâtre du Blog). Et toujours ensemble, ils récidivent . Deux grands poètes , dont tout le monde connait au moins quelques vers. Eric Naulleau raconte très bien ce que fut la vie d’Aragon, un personnage complexe. Son amour des femmes, entre autres Nancy Cunard, Elsa Triolet, du communisme, et du stalinisme (il vécut un an à Moscou, Comme Paul Eluard, il est fasciné par Staline, le petit père des peuples qui fit tuer des millions de Russes… Il y rencontra une jeune actrice en tournée: Judith Magre)
Louis Aragon (1897-1982) devient l’ami d’André Breton à la fac de médecine. Puis avec Tristan Tzara, Paul Éluard, il sera un des animateurs du dadaïsme puis du surréalisme. Il le quitte en 31 et adhère au Parti Communiste Français et admire le réalisme socialiste! Comme Guillaume Apolinnaire, rappelle Eric Naulleau, c’est le fils «naturel » de Louis Andrieux, ex-préfet de police de Paris, député de Forcalquier, grand bourgeois protestant et d’une jeune fille de la bourgeoisie catholique.
Pour sauver l’honneur de sa famille maternelle, il est-officiellement- le fils adoptif de sa grand-mère Claire Toucas, le frère de sa mère et le filleul de son père… Pas simple de vivre cela et à vie, il aura cette blessure de n’avoir pas été reconnu par ce père, de trente-trois ans plus âgé que sa mère. Elève à l’école Saint-Pierre à Neuilly, il côtoie Henry de Montherlant, les frères Jacques et Pierre Prévert. En deuxième année de médecine avec André Breton au «Quatrième fiévreux » du Val-de-Grâce, le quartier des fous, il devient l’ami de Philippe Soupault mobilisé. Puis, il rejoint le front au printemps 18 comme médecin auxiliaire. Face à des horreurs dont il ne reviendra jamais et inscrites en filigrane dans son œuvre . Croix de guerre, il restera mobilisé jusqu’en juin 1919 dans la Rhénanie occupée, ce qui lui inspirera le célèbre poème Bierstube Magie allemande.
En 1920, Aragon publie son recueil Feu de joie et écrit dans la revue Littérature fondée par Breton et l’année suivante, la NRF publie Anicet ou le Panorama, roman commencé dans les tranchées.Il commence à écrire Le Paysan de Paris. Il renonce à être médecin, fonde avec Breton et Soupault la revue Littérature. Grâce à Breton, il devient le conseiller du couturier Jacques Doucet, grand collectionneur de peintures modernes.
il rejoint, en 24 André Breton, Paul Éluard et Philippe Soupault dans le mouvement surréaliste et cosigne Un cadavre où il invite à jeter à la Seine toute la littérature. Il lit Engels Lénine, Proudhon, Hegel et Freud…
Deux ans plus tard, il écrit avec l’aide financière de Doucet, mille cinq cents feuillets : La Défense de l’infini et devient l’amant de la riche écrivaine anarchiste Nancy Cunard qui l’emmènera dans toute l’Europe. Avec André Breton et après Éluard, il adhère en 27 au Parti Communiste Français. Dans un hôtel de la Puerta del Sol à Madrid, Nancy Cunard sauve des feuilles de La Défense de l’infini que, jaloux, il a jeté au feu.
En 28, paraît anonymement, une nouvelle Le Con d’Irène sauvé du feu mais qui sera interdite: Aragon niera en être l’auteur. Et, à Venise, ruiné par cet échec, il découvre que sa Nancy a une liaison et essayera de se suicider! Il en écrira un célèbre poème, Il n’aurait fallu chanté par Léo Ferré. Mais il avait eu d’autres amoureuses comme entre autres, la dessinatrice américaine, Eyre de Lanux. Elle le quittera mais il vivra avec Denise Lévy… qui épousera son ami Pierre Naville.. Puis il rencontre au restaurant La Coupole à Montparnasse, Elsa Triolet, sœur de Lili Brik, la muse de Vladimir Maïakovski. Elle et lui formeront un couple mythique… Alors pauvre, elle crée des colliers qu’Aragon essaye de vendre. Sa nouvelle Les Amants d’Avignon (1943) et trois autres sont réunies sous le titre Le premier accroc coûte deux cents francs (phrase annonçant le débarquement en Provence). Pour ce livre, elle sera la première femme à obtenir le Goncourt 45.

Mobilisé en septembre 39 comme médecin auxiliaire, Aragon sera fait prisonnier à Angoulême mais s’échappera. Médaille militaire et il obtiendra sa deuxième Croix de guerre avec palme. Comme Robert Desnos, Paul Éluard, Pierre Seghers… il sera résistant avec son Elsa dans la zone Sud.
Il publiera Front rouge, un poème-ode à l’URSS et au marxisme-léninisme, appelant à diverses actions violentes, dénonce aussi l’esthétique surréaliste dans Feu sur Léon Blum. Inculpé pour appel au meurtre, il rompt avec André Breton. Avec Elsa Triolet, il vivra un an en U.R.S.S. en accord avec la terreur du régime stalinien ! Ce qu’Eric Naulleau, éditorialiste de C News rappelle non sans raison mais fielleusement.La poésie d’Aragon est largement inspirée depuis 40, de son amour pour Elsa Triolet (voir Les Yeux d’Elsa). Elle meurt en 70 et Aragon, toujours bien habillé, affiche alors une attirance pour les hommes; nous l’avons souvent vu au théâtre, soutenu par François-Marie Banier. Le poète disparait en 82.
C’est tout cela qu’Eric Naulleau raconte simplement en soixante-quinze minutes avec savoir-faire. Et il enchaîne en donnant la parole au bon moment à Judith Magre. Bien habillée et maquillée, elle dit avec cette inimitable voix un peu cassée mais avec un beau sourire et une merveilleuse diction, quelques extraits de textes: Quelle âme divine, Lautréamont et nous… et des poèmes dont Les yeux d’Elsa, Poème à crier dans les ruines, et le fameux La Rose et le réséda. Et, à la fin, quand elle nous offre à la fin, Il n’y a pas d’amour heureux, sans doute le plus beau d’Aragon, le public, très ému, l’applaudit longuement.
Une soirée simple, loin des spectacles qui durent plus de trois heures, voire dix… Cela fait du bien et Judith Magre, cette toujours jeune comédienne qui nous disait « en avoir vraiment marre de la vie » (voir son interview dans Le Théâtre du Blog), semble pourtant toujours aussi heureuse d’être en scène. Incroyable : elle est entrée dans sa centième année. Bon anniversaire Judith…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 12 janvier, les lundis, Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 50 21.
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