Giscard à la barre !
Fameux slogan d’une campagne présidentielle! Souvenirs, souvenirs… au Centre national de la danse à Pantin, un matin de janvier 2012, on avisa le personnel dont je faisais alors partie, de l’inspection imminente des locaux par la police : une personnalité de marque devait en effet assister le soir-même à Island of no memories de Kaori Ito.

La personnalité en question? L’ex-président de la République, surnommé l’Ex tout court après avoir été, à l’américaine, appelé de son acronyme V.G.E. Autrement dit: Valéry Giscard d’Estaing. Incrédule, je m’installai au premier rang, comme toujours quand c’est possible, pour ne pas être dérangé par les mouvements de tête du spectateur assis devant moi, susceptibles de me détourner de la chorégraphie. Et, le cas échéant, pour prendre une photo au moment des saluts.
Une fois éteintes les lumières de la salle, se glissa une ombre effilée qui occupa le seul fauteuil resté vide au centre de la rangée. Et qui fut ce soir-là à «la place du Prince»? Le dit fauteuil avait été réservé par sa belle-sœur, Marina de Brantes, alors présidente de l’Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris. Avait-elle proposé à Giscard de l’accompagner au spectacle? Après tout, pourquoi pas? Je n’étais pas le seul à être épaté qu’un homme politique de ce calibre (Giscard étant chasseur… et cueilleur de jolies femmes) pût ainsi aller jusque dans le « neuf-trois » et s’intéresser à la danse. Giscard à la barre n’impliquant pas qu’il s’adonnât lui-même aux exercices de ballet…
Je compris par la suite qu’un président, ou un ex, aussi distingué ou noble soit-il, est comme vous, moi, ou le commun des mortels: entre la chorégraphie et son interprétation, il choisit la danse; et entre la danse et la danseuse, la danseuse. J’ai oublié la dramaturgie d’Island of no memories, que j’ai revue ensuite à l’insu de mon plein gré à Saint-Quentin-en-Yvelines. Kaori Ito avait pour partenaires, le comédien-danseur Thomas Bentin et l’excellente danseuse Mirka Prokešová qui s’illustra dans une belle variation. Je crois qu’il y avait au début, une affaire de cordages. Et donc de nœuds, lacaniens ou gordiens, qu’il fallait devoir trancher.
Kaori Ito nous gratifia aussi d’un remarquable solo, assise sur le sol à l’avant-scène. Son port de bras valait celui de ses petits pieds nus, qu’admirait le public et surtout les premiers rangs... « La postérité ne retiendra rien de moi, nos sociétés sont sans mémoire », disait V. G. E. dans Le Théâtre du pouvoir (2002) de William Karel. Elles sont à cet égard comme les protagonistes de la pièce de sa danseuse fétiche.
Nicolas Villodre
Laisser un commentaire