Festival Everybody 2023
Forme(s) de vie d’Éric Minh Cuong Castaing

Pour sa deuxième édition, ce festival investit les vastes espaces du Carreau du Temple pendant cinq jours, avec des artistes qui ont mis le corps au centre de leurs pratiques. Le corps dans tous ses états, face aux normes et préjugés sociaux… Pour Sandrina Martins, directrice générale de cette ancienne halle convertie en lieu culturel : «Une réflexion profonde anime vivement notre société à cet endroit et suscite toujours autant les controverses, notamment quant au féminisme, aux nouveaux modèles de masculinité aux racisme, âgisme, validisme, grossophobie… » Everybody interroge les stéréotypes liés au genre, à la couleur de peau, au handicap…
Aux huit spectacles pour la plupart assez provocants, s’ajoutent des installations d’art contemporain, un battle-waacking (une danse disco-funk née dans les années soixante-dix dans les clubs gays de Los Angeles), des cours de danse… Cette manifestation affiche complet et attire un public jeune et engagé dans les questions qui font débat, comme celles du genre, que certains artistes abordent frontalement comme Rebecca Chaillon ou la Brésilienne Renata Carvalho. Sur ce thème, nous avons vu, en début de festival, une proposition plus décalée, par le biais du rêve éveillé, Onironauta de la chorégraphe portugaise Tânia Carvalho (voir Le Théâtre du blog). On peut enchaîner trois spectacles dans une soirée mais nous avons surtout retenu une émouvante «performance sensible»
Forme(s) de vie d’Éric Minh Cuong Castaing
Ici, trois interprètes, et deux autres en perte de mobilité. Corps virtuoses et corps empêchés vivent ensemble une réappropriation des mouvements: les «valides» permettent aux autres de retrouver leurs gestes et les «non-valides» impulsent une dynamique à leurs prothèses vivantes. Tout d’abord, un film nous montre un homme avançant avec peine et projetant violemment ses poings, soutenu par deux personnes. Il s’agit de Kamal Messelleka, un ancien boxeur qui a perdu l’usage de ses jambes à la suite d’un AVC. Nous le revoyons ici sur la scène qu’il arpente à grandes enjambées jusque dans les gradins, le buste et les jambes étant activés par Aloun Marchal, le co-chorégraphe et Nans Pierson.
Une expression de bonheur s’inscrit sur le visage du boxeur qui éprouve à nouveau la liberté de se mouvoir. Un bien-être communicatif que l’on retrouve avec Elise Argaud, une ancienne danseuse atteinte de Parkinson et aux membres en rigidification. Elle se met en route à petits pas et cette lenteur exprime l’extrême concentration que lui demande le moindre geste, augmenté par Yumiko Funaya. Ce duo féminin s’accorde et se transmet des informations non verbales, en créant ainsi une relation égalitaire. Nous voyons naître et s’épanouir, à chaque déplacement de pied, la recherche d’appui et d’équilibre. Quand on sait la difficulté pour les danseurs de travailler la lenteur, on applaudit l’intensité de ce pas de deux. De même, avec Kamal : on observe à la loupe ses coups de poing et puissantes enjambées, son corps mêlé à celui des danseurs.
«Dans ce projet particulier, dit Eric Cuong Castaing, nous avons essayé de saisir les collaborations qui pouvaient exister entre des corps « atypiques » et des corps « valides » mais aussi la relation que pouvait procurer la danse. Nous avons proposé des ateliers à la maison de Gardanne, un établissement de soins palliatifs, à des malades en perte de mobilité. A ainsi émergé une dynamique pour réactiver les désirs, entre autres, grâce à la mémoire du corps. » Kamal a servi de fil conducteur à ce projet: «Je me suis collé à lui, derrière son dos, et d’un seul coup, il s’est mis à faire des gestes, des jams, avec une précision et une puissance impressionnantes. À la fin de cette séquence, il nous a dit : “Cela faisait trente ans, que je n’avais pas fait de boxe“. À cet instant, s’est découvert l’enjeu de donner à voir ce ressenti unique d’une personne qui retrouve ses gestes.»
Avec ces interprètes, nous allons à la source du mouvement, ici décomposé et recomposé dans une dynamique partagée. «Comment faire, dit Eric Cuong Castaing, pour que je serve le geste sans me retrouver en «servitude» d’un corps? Comment dessiner le mouvement pour déplier cette danse le temps d’une pièce ?»
La réponse est dans l’effet produit sur le public par cette performance d’une heure qui rend lisible ces ressentis partagés. Un sentiment de gravité et de liberté. Une apologie de l’effort vital. Pour compléter le spectacle, on voit de nouveau dans un film, ces corps mêlés gravir un sentier de la montagne Sainte-Victoire. Comme la métaphore du chemin que les interprètes ont traversé ensemble, avec une générosité communicative.
Les chorégraphes ont souvent fait danser des corps handicapés ou âgés, à des endroits et des milieux qui ne sont pas toujours ceux de l’art. Ils prouvaient ainsi que la danse n’était pas réservée à des corps jeunes, virtuoses et parfaits… Mais Forme(s) de vie a ceci de particulier qu’il fait revivre des gestes et sensations perdus dans des corps-à-corps harmonieux, hors d’une relation, voire d’une esthétique du soin. Loin de là: » Le projet, dit le chorégraphe, est de rendre lisible cette virtuosité particulière. Ce qui m’intéresse avant tout, est la création, la monstration, la réflexion sur les modalités du «rendre visible ».
Il faut aller voir et ressentir dans sa propre chair ce spectacle.
Mireille Davidovici
Vu le 20 février Carreau du Temple 4 rue Eugène Spuller, Paris (III ème). T. : 01 83 81 93 30.
Dans le cadre du festival Everybody : 17 au 21 février 2023
7 et 28 février : Dansfabrik, Le Quartz – Brest
5 mars : CNCA – Morlaix
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