Eté d’Edward Bond, texte français de Jean-Louis Besson et René Loyon, mise en scène de René Loyon
Sur la côte d’un pays ressemblant à l’ex-Yougoslavie, deux femmes âgées se retrouvent l’été, dans la maison de leur jeunesse. Marthe, l’ancienne domestique, gère maintenant cette propriété transformée par le socialisme en gîtes de vacances et Xénia la riche héritière, a pu s’exiler en Angleterre mais est toujours ici «chez elle». Le fils de l’une médecin la soigne -elle est incurable- et la fille de l’autre, complices mais non sans malentendus, croient pouvoir inventer une nouvelle histoire…

Tout va bien, le soleil brille, mais… il faut toujours un « mais », un obstacle, un accident pour que le théâtre arrive et dévoile ses vérités. Dont celle-ci, primordiale: il n’y a pas de « vie privée » et l’intime et le collectif, le politique, sont plus que liés, infusés l’un dans l’autre. Là, se trouve le centre, le nœud de l’écriture d’Edward Bond. Ici, double accident: la tension profonde entre ces femmes finit par monter à la surface, leur nouveau statut restant ancré dans l’ancien. L’autre facteur déclenchant: la venue d’un touriste allemand, peu discret, et nostalgique de la guerre et de son passé nazi. Vous vous baignez, vous prenez le soleil mais cette île, en face, est truffée d’ossements humains et des soldats ont gravé leurs initiales dans la falaise. Quant à la « grande dame », elle peut se souvenir d’avoir été bonne pour ses employés mais cela ne met pas fin à la lutte des classes, et l’autre, la servante, peut lui rappeler que « la bonté n’est pas la justice »: une conviction d’Edward Bond et presque sa devise. L’été, les vacances: oui, mais pas l’oubli.
Micaëla Etcheverry et Anne-Lise Sabouret forment un duo parfait, familier, voire affectueux et irréconciliable, chacune dans son rôle social assumé. Dominique Verrier (Le touriste allemand) est juste avec une belle sobriété,: ne pas déshumaniser l’autre fait aussi partie de l’éthique d’Edward Bond. Et la nouvelle génération (Morgane Farcet et Balthazar Massingue) vient rappeler le mouvement de l’histoire, mémoire et oubli, mais surtout oubli : elle a autre chose à vivre.
Yánnis Kókkos, l’ami fidèle de René Loyon -ils avaient créé ensemble leur première compagnie JE/ILS (déjà l’individuel et le collectif)- a réalisé une scénographie très simple. Pour la création en France de Summer en 91 au Théâtre National de la Colline par René Loyon (le titre en anglais avait été gardé), il avait inventé un dispositif lumineux, solaire. Ici, quarante ans plus tard, il réussit -une performance!- à utiliser les murs noirs du Cent, pour évoquer la Méditerranée : ce serait comme l’éblouissement du blanc, et de la tragédie.
Alain Françon, alors directeur de la Colline, a lui aussi mis en scène sept pièces d’Edward Bond, tout en invitant d’autres metteurs en scène dont Jean-Pierre Vincent, à mettre en lumière cet écrivain majeur. Parfois, on se dit qu’Eward Bond nous manque aujourd’hui. Et cet Eté nous rappelle plus que jamais, sa force et son actualité et mieux, sa nécessité…
Christine Friedel
Spectacle vu au CENT-L’Atelier en commun, Etablissement culturel Solidaire consacré aux arts vivants 100, rue de Charenton, Paris (XII ème).
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