En avant comme avant : 2020 dans le rétro…

L’année avait bien commencé avec Le Sacre du printemps, une version d’Isaac Galván, accompagné par la musique d’Igor Stravinski jouée dans son intégralité et sa réduction à quatre mains par les virtuoses Sylvie Courvoisier et Cory Smythe sur leur Steinway D grande queue à deux claviers. Son respect pour le chef-d’œuvre qui, jadis, fit scandale, n’a pas empêché le Sévillan Isaac Galván d’introduire quelques touches d’humour, y compris dans la gestuelle. Nous l’avons vu, à plusieurs reprises, chuter brusquement pour se retrouver le postérieur sur le tapis de sol, façon «clown de Dieu».
Pour rester dans le flamenco, Rocío Molina nous est revenue en forme olympienne, sinon olympique: elle a mis du liant dans ses routines de danse autrefois déglinguées. Au festival de Nîmes, elle a suivi pas à pas et note à note, les arpèges debussiens du mélancolique guitariste et compositeur espagnol Rafael Riqueni.

Parmi les opus sacrifiés par la faculté de médecine, il y a eu cette année des spectacles dits vivants, ou se croyant tels. Et aussi Petites danseuses d’Anne-Claire Dolivet, un documentaire -la chose étant rare par les temps qui courent- certes mineur mais qui n’est jamais sorti. Même s’il a fait l’objet de quelques projections pour les critiques et la cinéphilie… Deux fillettes rêvant de devenir ballerines sont dirigées par une prof de danse qui fut «Mademoiselle âge tendre» au milieu des années soixante. On pense à Adolescence, le premier film de Marin Karmitz, coréalisé avec Vladimir Forcency, où Sonia Petrovna suit les cours de Lioubov Egorova, ex-étoile des Ballets russes. On pense aussi à ce feuilleton télévisé L’Âge heureux (1966) de Philippe Agostini et Odette Joyeux, la mère du regretté Claude Brasseur, qui bénéficiait des chorégraphies néoclassiques de Michel Descombey.

Si l’on passe de l’image animée, à celle fixée par Gyula Halasz, plus connu sous le nom de Brassaï, nous avons pu dater cette photo que nous avions acquise en 1992 à Drouot, représentant une danseuse en tutu de 1935 et non 1938 comme indiqué dans le catalogue : l’étoile soviétique Marina Semenova, invitée par l’Opéra de Paris à danser Giselle avec Serge Lifar…
Un entretien avec Raoul Sangla nous a permis de revenir sur le traitement de la danse et des variétés par la Télévision, au temps de l’O.R.T.F. Ce réalisateur, influencé par la distanciation -non celle du docteur Véran, actuel ministre de la Santé- mais celle de Bertolt Brecht, a capté dans des conditions étonnantes et acrobatiques, les récitals des chanteurs des années soixante. De Jacques Brel à Johny Hallyday, en passant par Charles Aznavour, Guy Béart, Claude Nougaro, Salvatore Adamo, Dalida, Serge Gainsbourg, Christophe, Michel Polnareff, Julien Clerc, Françoise Hardy, Brigitte Fontaine, Petula Clark, Sonny and Cher, Nancy Sinatra, The Kinks… Et Jimmy Hendrix, qu’il a enregistré en 1967 pour Discorama. Il fait mine de jouer du… piano et du violon en se livrant à un happening. On le voit aussi chanter pour Le Nouveau dimanche avec son groupe, The Jimi Hendrix Experience (Mitch Mitchell à la batterie et Noel Redding à la basse), dans une belle version de The Wind cries Mary. C’était à Balard, dans un chantier de démolition, parmi les marteaux-piqueurs…
Cette année, nous avons aussi discuté au téléphone avec Marc’O, metteur en scène de théâtre et réalisateur de quatre-vingt douze ans qui invita le groupe lettriste d’Isidore Isou en 1950 au Tabou, un éphémère mais célèbre club de jazz et de danse fréquenté par Miles Davis, Sartre et Beauvoir, Montand et Signoret…. Marc’O produisit Traité de bave et d’éternité, un film d’Isidore Isou l’année suivante et publia deux revues d’avant-garde, Ion et Soulèvement de la jeunesse. Et Jean Cocteau présenta au festival de Cannes Closed Vision (1952), un film que Marc’O réalisa avec l’aide de Léon Wickman et du milliardaire américain Howard Hughes. «Il faudrait parler, disait-il, de retardataires et non de précurseurs, car un précurseur, tel que la routine l’entend, serait analogue à un homme qui se promènerait avec un parapluie ouvert la veille, et même l’avant-veille, d’un orage. »
2020 aura permis de tester la censure, désormais robotique, de réseaux plus ou moins sociaux qui aurait voulu être exercée sur une photo de Body of Work, performance de Daniel Linehan au Potager du roi à Versailles (voir Le Théâtre du Blog) dans le cadre de Plastique danse flore. Avec volonté d’en interdire la publication -ou le soi-disant «partage»- par un système aveugle d’algorithmes ! La nudité choquerait-elle davantage les prudes directeurs de plateformes internet, que les propos scandaleux ou racistes ?
Enfin, auraient mérité des nécrologies : Monet Robier, la fille de Rosella Hightower, une danseuse contemporaine et pédagogue de l’école cannoise, dont, à notre connaissance, aucun média, en dehors de Nice-Matin, n’aura rendu compte de la disparition…

Et bien sûr aussi, Zizi Jeanmaire, danseuse classique puis néoclassique, immortalisée par le disque, la télévision et le cinéma. Freddy Buache avait bien analysé son succès à l’écran : «Merveilleuse actrice autant que danseuse, elle possède une intelligence corporelle (Ah ! que ses épaules sont spirituelles) qui lui permet de jouer toute la gamme des attitudes. Aussi superbement gouailleuse que Mistinguett, délurée comme Arletty, elle peut subitement se transformer en petit animal apeuré. Elle chante et mime la croqueuse de diamants avec une aisance foudroyante: pétillante dans des froufrous emplumés, ravissante en robe de cocktail, émouvante en trench-coat. »
Nicolas Villodre
Laisser un commentaire