E.G.Off : États Généraux du festival d’Avignon Off
Le festival In aura bien lieu cette année mais avec toutes les précautions sanitaires. Sans doute accompagné de son Off comme tous les ans, sauf en 2003 où il avait été annulé pour cause de grève provoqué par une mauvaise indemnisation du chômage et l’an passé, en raison de la crise sanitaire. Mais cette fois, les représentants des artistes n’ont pas voulu être pris de court… Et s’ils profitaient de cette étrange période de suspension des spectacles pour réfléchir ensemble à leurs métiers et à de nouvelles et meilleures façons de les pratiquer ?


Ce Off est le meilleur terrain d’expérience qui soit: aucune autre concentration de spectacles au monde n’en approche en quantité comme en diversité. En cette cette année si particulière, les États Généraux du Off ont présenté la semaine dernière, au pavillon Villette (Paris XIX ème), les premières étapes de leur réflexion. Fête et prolifération : depuis les lointains commencements du Off, lancé par André Benedetto (1934-2009) au Théâtre des Carmes en 1966, dans un tourbillon de contestations et revendications libertaires soixante-huitardes, il n’a, à côté du mythique festival In, cessé de s’élargir. Le nombre des spectacles, que l’on comptait dans sa jeunesse sur les doigts de la main, a assez vite atteint plusieurs centaines et dépasse maintenant le millier! De la joyeuse liberté des origines, on était passé à la jungle du libéralisme malgré le travail d’organisation et de soutien aux compagnies fait par les directeurs successifs du Off (on lui donnera toujours sa majuscule, il la mérite) dont la création d’une carte d’abonnement pour le public, d’une Maison puis d’un «village» du Off, d’un indispensable et gratuit catalogue des spectacles qui pesait son poids.
Ces avancées ne datent pas d’hier: insatisfaits de tomber sur la ville comme une nuée de sauterelles, plusieurs théâtres et compagnies avaient décidé de mieux s’implanter. Les Régions s’étaient mises à les aider et à promouvoir leurs artistes. Des salles construisaient des programmations de plus en plus exigeantes et plus cohérentes au fil des ans, avec un affichage plus propre dans la ville… Mais il y avait aussi le off du Off. La crise sanitaire est arrivée, stoppant net la croissance. C’était le moment de penser à neuf un Off , même s’il est encore incertain, surtout quant à son avenir… Car il reste le festival du « trop » mais aussi du trop peu. Trop de monde dans les rues étroites, notamment celles des Teinturiers, trop d’affiches même si elle sont depuis plus de vingt ans collées sur des cartons accrochés avec des ficelles donc vite enlevées par les services de voirie une fois les lampions éteints. Mais aussi trop de tracts et emballages… et des loyers excessifs des salles comme des appartements. Et un temps trop court entre deux spectacles dans un même lieu, etc.
Les États Généraux du Off s’attaquent à cette asphyxie de la vie artistique elle-même. Encore une fois, la bouée de sauvetage, la respiration, ce sera la notion de «collectif», paradoxal dans un festival où règnent une liberté et l’individualisme le plus absolus. Aucun interdit prévu mais une révolution en douceur qui se veut «horizontale et inclusive». Ces États Généraux méritent leur nom dans la mesure où ils rassemblent un certain nombre de collectifs représentatifs des métiers du spectacle : le Synavi (Syndicat National des Arts Vivants), les Sentinelles, les A.A.F.A. (Actrices et Acteurs de France Associés) et d’autres. Sept commissions travaillent depuis plusieurs mois sur les “synergies“ -passons sur ce terme un peu technocratique- « horizontales et inclusives » à faire jouer…. Mais il est temps que se réunissent autour d’une même table les partenaires qui se voyaient parfois en adversaires. Salles et compagnies peuvent s’entendre sur des co-réalisations (contrat de partage des recettes) plutôt que sur des locations de salle qui font peser tous les risques sur les compagnieq. Les plus expérimentées parraineraient les débutants et les guider sur la “faisabilité“ (aïe !) de leur entreprise en Avignon. Et si le public et le territoire étaient sérieusement associés à l’affaire ?
Les E.G. OFF avancent avec méthode, organisant un colloque et demandant un enquête qualitative approfondie sur le public du Off. Rencontrer les associations locales, sortir des remparts pour aller voir du côté des quartiers, inventer des résidences d’artistes ouvertes au public, en amont du temps festivalier… Afficher en toute transparence ce qui fait le prix des billets, par exemple. Et pourquoi le public ne partagerait-il pas avec les compagnies, des restaurants solidaires, des formations et débats ? Tout cela dans une économie éco-responsable et solidaire. Et si on «déconcentrait » Avignon en créant d’autres pôles, d’autres capitales du théâtre ? Il en existe déjà quelques unes mais, pour le moment, la citadelle semble inébranlable et le tropisme très fort…
D’autres commissions se focalisent sur des questions purement professionnelles : diffusion des spectacles, relations avec la presse. Tout cela conduit à l’idée d’un label de théâtre “ vertueux“, éthique et durable. On imagine l’effet d’entraînement pour les compagnies et de garantie pour le public et les professionnels qui viennent les voir… Mais surtout cette démarche nous ramène à la création. L’idée: sortir du formatage en temps, espace mais aussi des freins à l’imagination créatrice… L’acte artistique reprendrait sa liberté, sa respiration, soutenu par un nouvel équilibre. Révolution, utopie ? Nous ne sommes pas naïfs, cela se fera peu à peu, disent les commissions des E.G.OFF qui s’appuient sur les cadres légaux de l’économie sociale et solidaire : coopératives, S.C.I.C. (sociétés civiles d’intérêt collectif)… Ces structures existent déjà et fonctionnent. Reste à miser sur le bon exemple et sur l’attractivité (encore un mot de technocrate !) du nouveau label.
La crise de croissance du Off est pour le moment passée, la crise sanitaire peut-être aussi (on croise les doigts). Mais nous ne souhaitons pas que tout redevienne comme avant. L’édition 2021 sera-t-elle économiquement tenable, avec des mesures sanitaires de distanciation ? Les E.G.OFF ont entrepris de faire renaître, l’air de rien, un théâtre populaire en train de s’étouffer. C’est la fonction des crises : permettre la naissance d’un «après ». Cela rappelle la fin d’Électre (1937) de Jean Giraudoux. La Femme Narsès : » Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent dans un coin du jour qui se lève? Électre: -Demande au mendiant, il le sait. Le mendiant:- Cela a un très beau nom, femme Narsès… Cela s’appelle l’aurore. » Bon, mais nous ne sommes pas encore là. Il s’agit juste de profiter de ce moment pour imaginer cet « après ».
Christine Friedel
A lire : la tribune des EGOFF dans Le Monde du 27 mars 2021
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