‘Avignon Comme tu me vois/Récits d’une grossophobie ordinaire,texte, dramaturgie et mise en scène de Grégori Miège, Marielle Toulze et Arnaud Alessandrin

 Festival d’Avignon

Comme tu me vois/Récits d’une grossophobie ordinaire,t exte, dramaturgie et mise en scène de Grégori Miège, Marielle Toulze et Arnaud Alessandrin

Sur le plateau nu, une voix off avec une avalanche de statistiques qui font froid dans le dos: « 40 % à 48 % des Français de plus de dix-huit ans sont en surpoids ou obèses. 17 % à 21 % de la population adulte française est obèse. (…) Une maladie chronique qui n’a pas de traitement curatif. En 2023, 30.000 interventions chirurgicales ont eu lieu en France et 89 % des opérations bariatriques concernent des femmes. 54 % ont moins de 40 ans. (…) Les troubles alimentaires sont l’une des principales causes de mortalité chez les jeunes et concernent 600.000 personnes, principalement des filles. Le spectre des troubles alimentaires représente une fille sur quatre et un garçon sur cinq. Seule la moitié des adolescents sont traités pour ces troubles. La boulimie concerne 1,5 % des 11-20 ans et touche en majorité les femmes. (…) Au total, en France, 15,3 % de la population est concernée par l’obésité. »

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Donc, il faut être lucide:  c’est une des principales causes de mortalité chez les jeunes.  Récits, témoignages, vies d’hommes et de femmes ont été regroupés et écrits par Grégori Miège, avec la sémiologue Marielle Toulze, chercheuse en communication à l’Université de Saint-Étienne, et le sociologue Arnaud Alessandrin. En une heure  quinze, rien ne nous sera épargné: dès l’enfance  moqueries dans la cour de récré, rendez-vous à l’hôpital, difficultés sans fin pour trouver des vêtements à sa taille, sarcasmes et conseils, alors qu’on ne demande rien, insultes discrètes ou non,  verbales ou carrément physiques, sièges non adaptés, consultations humiliantes chez des  nutritionnistesrelations amoureuses difficiles: la vie des personnes en surpoids tient souvent du parcours du combattant… Quelqu’un avait dit à Francis Blanche dans un ascenseur: « Monsieur quand on est aussi gros, on se monte en deux fois… »
Ce qu’on appelle la grossophobie. Et certaines compagnies aériennes  exigeaient le paiement d’une seconde place: Air France-KLM et Go Voyages ont été condamnés en novembre 2007, à payer des dommages et intérêts à un passager obèse contraint d’acheter un second billet! Cette obligation ne figurait pas dans les conditions de ventes… 

Grégori Miège, ce bon comédien qu’on avait pu voir entre autres en monsieur Dimanche dans le Dom Juan de Molière mise en scène de David Bobée,  raconte ce parcours en grossophobie  avec clarté et pudeur. Oui, il est en surpoids mais il assume. En strict pantalon beige et longue chemise blanche, puis, juste en caleçon noir, il nous parle de son corps: « Ce corps n’est pas mon corps, en tout cas il ne l’est plus. Je dis pourtant « mon » corps pour le désigner, j’utilise un possessif alors qu’il ne m’appartient plus.Il est à eux.Il est à ceux qui l’ont moqué.Il est à ceux qu’il a dégoûtés.Il est à ceux qu’il a apeurés. Il est à ceux qu’il a angoissés.Il est à ceux qui l’ont gavé.Il est à ceux qui l’ont rempli.Il est à ceux qui ont surproduit, sursucré, sursalé, surmâché…. Pour qu’il enfle et devienne à chaque instant une question à se poser. Mon corps n’est plus mon corps. Il est ce que vous voyez. Alors moi aussi je le regarde. Moi aussi je veux le voir mais mon miroir me ment, il ne me renvoie que de la beauté . »

Cela tient d’une performance autant que d’un seul en scène avec une diction et une gestuelle impeccables. Et en grandes lettres  noires H O N T E ( une belle idée scénographique qu’il assemble vers la fin) tout est dit. Honte mais de qui?  De celle ou celui qui est vu en famille  ou dans la rue, de tous ceux qui les regardent et qui ont vite l’injure à la bouche?
Et commence alors une attaque en règle-juste ou injuste chacun en décidera-« Merde les généralistes, les dermatologues, les anesthésistes, les gynécos, et toutes celles et ceux qui insistent pour la pesée au prétexte de notre santé. Une mention spéciale pour toutes les diététiciennes et les nutritionnistes qui nous ont bien fait culpabiliser et au final, qui nous ont surtout bien fait grossir avec des régimes drastiques qui nous faisaient crever de faim. »
Malgré quelques longueurs, c’est un spectacle qui aborde un thème jamais traité au théâtre avec une rare efficacité, même si on aurait bien aimé que les industries alimentaires bourrant leurs produits de sucre et de sel soient mises en cause. Et là, il y a encore du boulot… Ceci est mon corps et nous le portons autant qu’ils nous portent. Le public a chaleureusement applaudi ce texte et le jeu de Grégrori Miège qui le mérite. Il n’y pas tellement de seuls en scène de cette qualité dans le off… ni dans le in!

Philippe du Vignal

Jusqu’au 26 juillet, relâche le 18 juillet, Théâtre du Train Bleu,  40  rue Paul Saïn, Avignon (Vaucluse).


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