ADN de Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine, mise en scène de Marie Mahé

Le théâtre de Dennis Kelly violent, précis, efficaces, littéralement «au rasoir» de Débris (sa première pièce en 2003) Occupe-toi du bébé, Orphelins, Amour et argent, ADN, Après la fin, Garçons et filles, Oussama, ce héros, a été souvent joué en France (voir Le Théâtre du Blog). Avec ADN son écriture s’avère une fois de plus en prise avec notre actualité.
Créée à Londres en 2009, cette œuvre résonne de façon particulière aujourd’hui après les nombreux cas de harcèlement qui ont conduit des jeunes au suicide, dernièrement Luca, au tout début 2023, en Lorraine… La pièce met en scène un groupe d’adolescents qui ont fait d’un de leur camarade, un souffre-douleur. En trois chapitres: L’Annonce, La Trahison, Le Miracle l’auteur britannique brosse un tableau cruel de notre humanité.
Cela commence par un dialogue hésitant. » Cathy : C’est la merde. John : Non, non, c’est pas la merde, Cathy, c’est pas la merde. Cathy : On est dans la merde. John : Non Cathy, on est pas…C’est pas…On n’est pas… Rien n’est… Cathy : Si c’est… »John (Tigran Mekhitarian, en alternance avec Achille Reggiani), Cathy (Marie Mahé) et Léa (Luce Busato) sont sidérés et ne trouvent pas les mots pour commenter un accident où ils ont laissé pour mort, Adam, leur tête de Turc : «Je veux dire, on rigolait juste, hein? On était tous, vous savez…Vous connaissez Adam, vous savez comment il est, donc on était là, enfin tu sais, à se moquer, enfin. » Ils voulaient juste le bousculer, pas le tuer…
Sur le plateau nu, les acteurs, sac à dos et en survêtement, se déplacent autour d’un banc. Quelque part entre banlieue et forêt. En fond de scène, une toile d’Ymanol Perset reproduit en gros plan,les doigts de Dieu et d’Adam tendus l’un vers l’autre dansLa Création d’Adam, l’une des neuf fresques inspirées du livre de la Genèse que Michel-Ange a peintes sur le plafond de la chapelle Sixtine en 1511. Mais des doigts tout rouges
comme les mains de John, Cathy et Léa. Désemparés, les trois jeunes gens vont s’en remettre à Phil (Maxime Boutéraon), le caïd du lycée. Pour résoudre le problème, élabore un plan machiavélique qui se refermera sur eux comme un piège… Mâle dominant, il s’en lave les mains qu’il n’a pas grimées en rouge comme ses camarades: «C’est moi qui commande, dit-il. Tout le monde est plus heureux comme ça. Quel est le plus important; une seule personne, ou bien tout le monde? »
Dennis Kelly pose un regard d’anthropologue sur cette tribu d’adolescents. «Il paraît que les bonobos sont nos cousins les plus proches, dit Léa, qui s’avère la plus lucide de la bande. «Les bonobos sont l’inverse des chimpanzés. Quand un bonobo se blesse la main, mais chez les chimpanzés probablement, on le chasse ou on lui arrache sa main, chez les bonobos, au contraire, ils viennent s’occuper de lui et ils ont l’air tout tristes qu’un des leur a mal. De l’empathie. C’est ça qu’ils ressentent, les bonobos. » Une infime différence d’ADN, selon elle, entre ces espèces. Et c’est justement une recherche d’ADN sur un homme accusé par les lycéens du meurtre d’Adam qui va faire basculer la pièce et qui lui a donné son titre.
«J’essaye de donner à voir ce que je ressens de ce monde, dit Marie Mahé. Si l’individu ne veut être ni un perroquet ni un singe, il lui faut savoir comment les hommes vivent et se comportent en commun.» Nous sommes invités à suivre les comportements opportunistes mais si humains de ces jeunes gens. Leur panique, leurs stratagèmes, leur lâcheté, leur solidarité et leur cruauté.
Marie Mahé a réduit le nombre d’acteurs de onze à quatre (de plus John et Adam sont joués par le même comédien) et a modifié la fin de la pièce, en la rendant plus ouverte et moins noire. Efficace et précise, la mise en scène demande aux acteurs un jeu à flux tendu qui confine parfois à la surenchère et au paroxysme. Ils ont tendance à crier et sur-jouer mais restent crédibles et donnent du punch à une œuvre que nous aurons toujours plaisir à lire ou entendre.
Mireille Davidovici
Jusqu’au 19 mars, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.
La pièce est publiée par L’Arche éditeur.
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