Adieu Jean-Pierre Vincent

Il avait soixante-dix sept ans. Il avait été atteint comme tant d’autres par le covid mais des complications l’ont hier emporté. Excellent metteur en scène et directeur de théâtre, même s’il était moins connu du grand public, il était l’honneur de la profession du spectacle. Il rencontra dans le groupe théâtral au lycée Louis-Le-Grand en 1958, Jérôme Deschamps, Patrice Chéreau mort il y a déjà sept ans, mais aussi Michel Bataillon, grand germaniste et collaborateur de Roger Planchon. Peu croyable mais pourtant vrai…
Jean-Pierre Vincent avait commencé par monter en 1963 Scènes populaires d’Henri Monnier. Ce qui était révélateur d’un choix de textes puis il créa une troupe avec Patrice Chéreau qui s’établit à Gennevilliers puis à Sartrouville. Et avec le dramaturge Jean Jourdheuil, il mit en scène La Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht au Théâtre de Bourgogne (1968). Une réalisation qui reste impressionnante de vérité et de justesse malgré le temps passé.. Sans doute le premier de ses très nombreux spectacles que nous avons vus de lui et de ce même auteur, Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville. Puis Le Marquis de Montefosco d’après Le Feudataire de Carlo Goldoni au Grenier de Toulouse (1970), Les Acteurs de bonne foi d’après Marivaux (1970), La Cagnotte d’après Eugène Labiche l’année suivante, au Théâtre National de Strasbourg et Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani au T.N.P. encore en place au Palais de Chaillot avant de partir pour Villeurbanne. La compagnie monta nombre d’auteurs alors encore peu connus du grand public français comme Büchner, Grabbe, ce qui nous apparaissait et qui était comme un grand bonheur…
Puis il fut nommé directeur du Théâtre National de Strasbourg où il se mit au service d’œuvres pas toujours théâtrales comme Germinal d’après Emile Zola. Puis il mit en scène de façon tout à fait remarquable Le Misanthrope (1977), Vichy Fictions (1980) et surtout Le Palais de Justice (1981) de Bernard Chartreux, Dominique Muller et lui-même, une brillante évocation d’un tribunal correctionnel avec Evelyne Didi. Côtés classiques, il monta aussi bien tout un cycle Musset, un auteur qu’il aimait beaucoup… que Peines d’amour perdues de Shakespeare au festival d’Avignon où il fit de nombreuses mises en en scène dont une remarquable des Fourberies de Scapin dans la Cour d’honneur avec Daniel Auteuil. Nus y avions emmené une élève de Chaillot, cadeau d’anniversaire de ses vingt ans.. Mais aussi Lorenzaccio, Le Silence des communistes et l’an dernier L’Orestie d’après Eschyle avec les élèves de l’Ecole d’acteurs de Cannes et Marseille qu’il accompagna pendant treize ans. Il était administrateur du festival depuis 2003.
Jean-Pierre Vincent fut ensuite nommé administrateur de la Comédie-Française de 83 à 86 mais il en démissionna. Sans doute peu à l’aise et c’est un euphémisme dans ce genre de poste et redevint metteur en scène à plein temps; il enseigna aussi au Conservatoire National. Puis il prit la suite de Patrice Chéreau au Théâtre des Amandiers à Nanterre où il mit notamment l’accent sur la création d’auteurs contemporains, comme entre autres, Valère Novarina… C’était un homme curieux et attiré des types de théâtre tout à fait différents mais qui savait prendre les textes à bras-le corps, avec respect et distance à la fois. Et d’une grande culture, ce qui ne l’empêchait pas d’être modeste et de rester disponible, alors qu’il fut le seul à diriger trois théâtres nationaux et à recevoir autant de prix… Avec quelque cent spectacles, il contribua fortement à élargir l’accès à des œuvres théâtrales parfois peu connues, que ce soit Les Suppliantes d’Eschyle, dont il monta aussi l’an dernier L’Orestie avec les élèves de l’Ecole d’acteurs de Cannes et Marseille, des classiques modernes étrangers comme Le Suicidé de Nicolaï Erdmann ou des auteurs contemporains comme Jean-Luc Lagarce, Jean Audureau, Michel Deutsch… Dans des mises en scène ciselées, pétries d’intelligence et une direction d’acteurs exemplaire qui marquèrent le paysage théâtral français. Grand pédagogue, Jean-Pierre Vincent restera aussi un exemple pour les nombreux acteurs qu’il aura formés comme entre autres, Denis Podalydès, Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey…
Philippe du Vignal
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