Adieu Jacques Fornier

Adieu Jacques Fornier

©  DR
© DR

Il s’est éteint à Besançon à quatre-vingt quatorze ans. Acteur, metteur en scène et pédagogue, pionnier de la décentralisation théâtrale. Il avait accompagné la mutation vers la vie professionnelle de la compagnie amateur le Théâtre de la Roulotte qui avait créé les premiers textes de Jean-Luc Lagarce. Sa confiance, son exigence, sa générosité a contribué grandement à la longévité de cette aventure théâtrale, les valeurs éthiques qu’il nous a transmises nous ont aussi encouragés à la création de cette maison d’édition. Il m’a encouragé lors de ma première mise en scène. Nous n’oublions pas ce que nous lui devons.

François Berreur

 

Extraits du Journal de Jean-Luc Lagarce

Décembre 1979 : Lettre de Beckett pour la première. Succès poli du spectacle Beckett. Fornier me parle professionnalisme. Janvier 1981 : Fornier‚ le soir du réveillon‚ me dit un bien fou des Serviteurs.

Juillet 1985 : Une fois de plus‚ Jacques Fornier sauva La Roulotte de la faillite. Père spirituel.Depuis sept ou huit ans‚ chaque fois que quelque chose ne va pas‚ c’est vers Papa Fornier que je me tourne‚ et à chaque fois‚ il m’aide. C’est tout. C’est bien (et c’est une sacrée chance).

Décembre 1985 : « Vivre sa vie. »De plus en plus de responsabilités au Centre de Rencontres. Seconder Fornier. En fait‚ malgré ses côtés vieux baba retour des Indes‚ il est fort probable que le côté « protestant inébranlable» permette d’affirmer des choses. Bonne équipe avec Pascale.

Avril 1987 : Proposition de travail de Fornier au Centre de Rencontres. J’en reparlerai. 

Janvier 1989 : Fornier demande à mes stagiaires un journal de bord de leur travail. Suis tenté – et j’y songe longuement pendant le retour en train‚ hier – de faire la même chose. Petites notes sur un épisode précis de ma vie. Exercice intensif. Bon entraînement pour Les Adieux que je promène partout sans réussir à l’ouvrir à nouveau. À l’invitation du Centre et de Fornier‚ je devais rencontrer pendant trois heures des profs pour leur parler de « ma vie‚ mon œuvre »‚ histoire de mon parcours‚ et comment j’ai écrit et mis en scène le peu que j’ai fait.

Avril 1991 : Premières représentations de Histoire d’amour.  Fornier‚ notamment‚ étaient d’un enthousiasme délirant.

Mars 1993 : Triomphe‚ pas d’autre mot‚ du Malade sur toute la ligne. Un débat très étrange‚ émouvant – trop ? – au Centre de Rencontres avec Jacques Fornier.

Un homme de théâtre… Pour qui arrivait au Centre dramatique National de Besançon dans les années 90, Jacques Fornier était la première personne à rencontrer. En fait, ils étaient deux avec Jacques Vingler. Initié par Jacques Copeau (1879-1949) le créateur du Vieux-Colombier, il avait créé à la fin des années cinquante la première troupe du Théâtre de Bourgogne, futur Centre Dramatique National, avec entre autres, Roland Bertin. Déjà partageux et de bon flair, il avait invité à Beaune Jorge Lavelli avec Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz et Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil pour une historique Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht ( voir Le Théâtre du Blog).

 

Après une année à la direction du Théâtre National de Strasbourg -ils ne se conviennent pas mutuellement-  il passa quelques années en Inde et le voilà à Besançon. Jacques Vingler est sous le titre un peu lourd d’Inspecteur de la jeunesse et des sports conseiller en art dramatique. Fornier lui, initie au théâtre amateur et professionnel, des générations de passionnés dont Jacques Nichet qui ne cessa de lui rendre hommage.
Ces deux Jacques fonderont à Besançon le Centre de Rencontres que dirigera Fornier. Cela semble ne pas dire grand-chose, «centre de rencontres» mais englobe bien tout ce qui se passait là-bas. Stages et ateliers, école, lectures, Jacques Fornier y décelait avec rigueur et malice les talents, les qualités de ceux qui s’y rencontraient. Il n’a pas manqué la naissance de La Roulotte, la troupe de Jean-Luc Lagarce, qu’il a invité à enseigner dans son école et à faire partie des jurys d’entrée.

C’est comme ça qu’on devient un vieux monsieur à l’œil vif, au corps délié, par la méthode Feldenkraïs (il l’enseigne aussi) et un acteur désiré. Un spectacle marquant des années 90 : Les Aberrations du documentaliste (1998-99) d’Ezéchiel Garcia-Romeu et François Tomsu. Il avait été présenté dans la cour de musée Calvet au Festival d’Avignon, au cours d’une longue tournée. Un petit cercle de spectateurs autour d’un savant savoureux, hanté par la «folle du logis», autrement dit l’imagination, manipulant une poupée juste un peu plus grande qu’un empan à son image exacte : c’était pétillant, étrange, séduisant, plein de mystères.
Le spectacle ou plutôt cette cérémonie magique à laquelle on participait, décalait les perceptions dans une espace privilégié et laissait surtout une impression, une sorte de tremblement du réel. Où l’on voit que la précision, l’exactitude sont les voies les plus droites de la poésie théâtrale.

De Jacques Fornier, on gardera le souvenir d’une présence mobile, légère et aigüe, d’un regard vif et pénétrant. Il a toujours été au service du théâtre, de la plus petite étincelle décelée chez un apprenti-comédien,  aux grands textes classiques et contemporains. Et merci à François Berreur pour ce bel hommage…

Christine Friedel

 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

un × 5 =