A propos de Macbeth de Giuseppe Verdi,  direction musicale de Yannick Nézet-Séguin, mise en scène de Louisa Proske

A propos de Macbeth de Giuseppe Verdi,  direction musicale de Yannick Nézet-Séguin, mise en scène de Louisa Proske

Transmis depuis New York et vu au cinéma Gaumont-Alésia, l’opéra mis en scène par cette artiste allemande, cofondatrice de la compagnie Heartbeat Opera, avec les décors de Jon Bausor et les splendides costumes Renaissance de Montana Levi Blanco, nous a vraiment séduit.

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Lady Macbeth est magnifiquement interprétée par Lise Davidsen, grande soprano wagnérienne déjà entendue à Bayreuth en 2019. Elle y interprétait Elisabeth dans Tannhäuser et Sieglinde dans La Walkyrie  il y a quatre ans. Nous attendions le moment où elle chante en italien le fameux aria, dans la grande scène du somnambulisme au IV ème acte : « Une macchia… é qui tuttora ! Via, ti dico, o maledetta !… » (Une tache… est toujours là ! Va-t-en, va-t-en, maudite!) qui correspond au: « Out damned spot… » de Shakespeare.
*Sigmund Freud a longuement commenté le sens de ces mots et nous étions persuadé qu’il nous avait indiqué qu’il ne s’agissait pas seulement du sang couvrant le régicide mais aussi du sang menstruel de lady Macbeth voyant chaque mois s’éloigner la possibilité de donner un fils à son époux. Out damned spot…
Macbeth est une tragédie de la filiation et de la transmission. Freud a écrit un texte remarquable (1916) : Ceux qui échouent après le succès  dans Quelques caractères dégagés par le travail psychanalytique sur le Macbeth de Shakespeare. «L’intérêt de la critique psychanalytique est qu’elle est moins d’essence « psychologique »,  qu’elle ne dévoile les ressorts du psychisme et, qui plus est, du psychisme inconscient», remarque André Green dans son Macbeth : engendrement et déracinement dans La Déliaison (1991). Un travail nourri de références où il fait une analyse serrée et attentive de la pièce.  
Sigmund Freud avait lui-même saisi du premier coup, le sens de la tragédie, remarque André Green. Dans L’interprétation du rêve (1916),  il écrivait : «De même qu‘Hamlet traite des relations du fils avec les parents, Macbeth a pour sujet, le fait de ne pas avoir d’enfant.» Ce qui le frappe, est la transformation inexplicable du personnage de lady Macbeth: « Un personnage qui s’effondre après avoir atteint le succès pour lequel il avait lutté avec une énergie imperturbable, c’est la lady Macbeth de Shakespeare. Au moment où elle est devenue reine par le meurtre de Duncan, s’annonce quelque chose comme une désillusion, comme un dégoût. »

 Il cite également la scène 2  de l’acte III : « On n’a plus rien, quand le désir est assouvi, sans satisfaire /Plus sûr est d’être ce que nous détruisons/ Que, de destruction, tirer la joie douteuse. » « Nous revoyons lady Macbeth, somnambule dans la première scène du cinquième acte, fixée aux impressions de la nuit du meurtre. Elle se lave les mains qui ont des taches de sang et prend conscience de la vanité de ses efforts.  » Toutes les eaux du dieu des mers ne pourraient laver ses mains de la souillure du crime. » « Tous les parfums d’Arabie n’adouciraient pas cette petite main ». «

Qu’est-ce qui a brisé ce caractère? » questionne Sigmund Freud. La réponse est dans l’impossibilité pour le couple d’avoir une descendance. « Toute la pièce est traversée de relations ayant trait au rapport père-enfants.  » (…) Mac Duff fait lui-même exception aux lois de la génération, puisqu’il n’a pas été enfanté par sa mère, mais séparé de son corps par une incision»1. (Cette dernière traduction, fantaisiste,  nous a beaucoup amusé (1).
Freud rappelle que, dans La Chronique d’Holinshed où Shakespeare a puisé la matière de Macbeth, dix années s’écoulent entre le meurtre de Duncan qui fait de lui, un roi,  et ses autres crimes. Il fait tuer Banco et  se trouve entraîné de crime en crime. Dans la pièce, nous avons l’impression que cette série d’évènements dure à peu près une semaine. «Le temps manque dans les limites duquel une espérance d’enfants constamment déçue pourrait user la femme et entrainer l’homme à un défi furieux », écrit aussi Sigmund Freud.

Il revient à André Green d’avoir poussé encore plus loin l’analyse freudienne dans son article sur Macbeth (1991) publié dans La Déliaison. « Tuer le père et prendre sa place, c’est le cas d’Œdipe. Les oracles des Weird Sisters obligent Macbeth à  un parricide (Duncan comme roi, puis Banco comme père) mais aussi à l’infanticide (Fléance). La problématique de l’engendrement deviendra centrale tout au long de la pièce ».
Quelque chose reste cependant incompréhensible: lady Macbeth nous dit qu’elle a eu un, ou des enfants. «J’ai allaité et sais combien tendre est d’allaiter un bébé qui me trait. ». Ces enfants sont-ils vivants ou morts ? La stérilité du couple viendrait-elle de Lady Macbeth ou de Macbeth lui-même ? Indécidable.

Ce thème de la génération, de la vie et de la mort, est très bien mise en scène par Louisa Proske. Avec le ventre bouillonnant des Sorcières, les Weird Sisters, les Sœurs fatales et leur chaudron qui renvoie au ventre de la mère archaïque, avec ses crapauds venimeux et ses langues de serpent. Une cuisine du diable envahit la scène et le cerveau de lady Macbeth. « Grouillons double pour double trouble/ Qu’à feu sifflant, chaudron bouille ».

Nous n’avons retrouvé l’idée de la tache de sang « Out damned spot » rejetée avec horreur par lady Macbeth, comme se référant au sang des règles, ni chez Freud, ni chez André Green. D’où nous vient cette idée et où l’avons-nous déjà entendue? Cette interprétation m’accompagne depuis longtemps, quand nous nous sommes intéressé à la pièce. Mais cette idée a été développée par Julie Barmazel en 2008, dans The servant to defect : Macbeth impotence and the body politic .
Elle rapproche explicitement le retour mensuel des règles et les taches qui hallucinent lady Macbeth… Avons-nous mal lu? Est-ce inscrit entre les lignes chez Sigmund Freud ou chez André Green ? Le gros livre de Daniel Sibony sur Shakespeare n’ouvre même pas le débat. Si on peut m’éclairer, merci à vous….
« Out damned spot ». « Il m’a semblé entendre une voix qui criait : Ne dormez plus ! Macbeth a assassiné le sommeil ». « Macbeth does murder sleep ». (II, 2)…

Jean-François Rabain

Transmis depuis New York et vu au cinéma Gaumont-Alésia, ce  samedi 17 octobre,.

* On peut trouver ce texte dans l’édition Gallimard, Paris 1985, L’inquiétante étrangeté et autres essais (p 146-158). 


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