Le Mariage de Figaro ou La  folle journée de Beaumarchais, mise en scène d’Alain Françon

Le Mariage de Figaro ou La  folle journée de Beaumarchais, mise en scène d’Alain Françon

LA pièce emblématique (1778) du théâtre français, créée six ans plus tard à l’Odéon à Paris, une salle achevée en 1782 . Et mise en scène.. ici dans ce théâtre de la Porte Saint-Martin construit en deux mois seulement, sur ordre de la Reine Marie-Antoinette en 1781… Cela ne n’invente pas.
Le grand dramaturge  n’a aucun état d’âme et sait frapper là où cela fait mal.  Sous de airs de charmante comédie, c’est une satire virulente d’une société avec des privilèges inouïs accordés à la noblesse mais aussi du pouvoir masculin sur les femmes, surtout d’un niveau social inférieur. Elle dénonce aussi la justice médiocre et corrompue de l’époque et a une résonance certaine avec la nôtre.
Louis XVI, lucide, trouve Le Mariage de Figaro très subversif : « exécrable, qui se joue de tout ce qui est respectable. » . Le pauvre roi, bientôt  guillotiné, avait bien vu que, sous l’apparence d’une comédie charmante avec des  airs chantés ou joués d’ Antoine-Laurent Baudron, et des ballets de Jacques-François Deshayes c’était bien une pièce subversive. Elle porte en germe le  théâtre du XIX ème siècle et a inspiré; entre autres, Eugène Labiche, Georges Feydeau.

© Jean-Louis Fernandez

Une intrigue compliquée  en cinq actes mais  savoureuse : Figaro, valet du comte Almaviva et la belle Suzanne, la femme de chambre de la comtesse, vont se marier. Mais avant, le Comte cherche à séduire Suzanne. Mais elle  et Figaro et Suzanne, des gens du peuple arriveront à faire échouer l’entreprise de ce noble hautain et peu sympathique

© Jean-Louis Fernandez

Par ailleurs, Marceline, une gouvernante plus âgée que lui veut épouser Figaro pour une histoire de dette, avec l’aide du docteur Bartholo et de l’avocat Don Bazile. Le jeune Chérubin, lui, amoureux de la Comtesse, réussit à pénètrer dans sa chambre mais pour échapper au Comte  qui arrive, sauter par la fenêtre dans le jardin mais écrase des fleurs. Le procès a lieu concernant une dette de Figaro. Mais Beaumarchais s’amuse à rebattre les cartes: coup de tonnerre, Marceline  s’avère être  la mère de Figaro et le docteur Bartholo,  est son père. Figaro pourra donc se marier  avec Suzanne..


Mais la Comtesse et Suzanne, en échangeant leurs vêtements, veulent aussi piéger Almaviva: elles lui donnent rendez-vous la nuit dans le jardin… Et Le Comte court après celle qu’il croit être Suzanne (en fait, la Comtesse). La vérité éclatera et humilié, il demandera pardon à sa femme et il y aura une grande fête pour tout le monde…
  Beaumarchais utilise ici à merveille le comique de répétition, gestuel et surtout verbal. Le juge Gusman-Bridoison bégaie (Beaumarchais règle aussi ses comptes avec son ennemi le juge Goëzman, qui l’avait fait emprisonner) et il y a le fameux  « God-dam » à l’acte III.
Les personnages secondaires sont eux, ridicules et prétentieux comme Bartholo, à la fois médecin et avocat. L’auteur utilise avec une rare virtuosité, rebondissements, quiproquos,, changements de costumes et d’identités. Et, au dernier acte, dans un monologue devenu célèbre, Figaro, homme du peuple, attaque la noblesse incarnée ici par  Almaviva:  « Sans la liberté de blâmer, il n’est point déloge flatteur. » (…)« Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie !… Noblesse, fortune, un rang, des places : tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.» Et  ultime précision: la pièce s’achève sur deux vers chantés: « Par le sort de la naissance, « L’un est roi, l’autre est berger. » 

Il y a dix-huit interprètes dont le  remarquables  Vincent Dedienne dans le rôle-titre, Micha Lescot en Comte Almaviva,  Alix Poisson (la Comtesse), Noémie Lvovsky (Marceline), Suzanne (Ana Blagojević) et Axel Auriant, en alternance avec Nemo Schiffman, (Chérubin). Et sept élèves de l’Ecole supérieure de comédiens par l’alternance, à Asnières-sur Seine -lesquels ont bien de la chance de jouer sous la direction d’un tel maître:  Lucie Baumann, Loup Cousteil-Prouveze, Maé Delegrange, Bilal El Mehia, Iliana Ferroudj, Bérénice Mchaik, Adam Plas Gragnoli.
Une accordéoniste (Julia Sinoimeri) et une violoniste (Floriane Bonanni)  pour  des intermèdes devant un rideau noir à moitié baissé; le temps  de modifier à la fin de chaque acte, les éléments  du décor: un doux ciel bleu, le grand lit somptueux avec six oreillers de la Comtesse, une porte, quelques bancs et chaises tapissés de velours rouge. Et côtés cour et jardin, des châssis  peints représentant de grands palmiers, qui, eux, resteront en permanence.  Une scénographie ludique réussie de Jacques Gabel, pour signifier que tout se passe bien dans une folle journée:  le sous-titre de la pièce. Et que nous sommes bien au théâtre.

Vu la distribution importante, monter la pièce est une entreprise coûteuse. Elle est donc peu jouée et exige aussi un metteur en scène d’une rare compétence. Jean-Pierre Vincent l’avait brillamment montée en  87 au Théâtre National de Chaillot et Alain Françon dirige avec une maîtrise, une intelligence et une sensibilité exceptionnelles, cette bande d’acteurs. Ils interprètent ( jeu, danse, chant, musique) avec une belle unité pendant deux heure quinze, cette pièce unique par la qualité de sa langue et de sa pensée  pré-révolutionnaire. 

Des réserves? Fort peu. Un début qu’on souhaiterait plus enlevé, des intermèdes entre chaque acte ralentissant un peu le rythme et une fin-en général abrégée- et qui pourrait l’être aussi. Mais cela mis à part, ce moment de bonheur fait oublier le triste climat actuel et les récentes dégradations, visibles sur des vitrines et kiosques du quartier.
Les prix ne sont pas donnés (on est dans le théâtre privé) : 65, 50 € au parterre, à 13, 50 €, tout en haut.  Mais cela vaut le coup. Signe de qualité qui ne trompe pas: le théâtre dirigé par Jean-Robert Charrier accueillera de nouveau le  Ça ira de Joël Pommerat, est plein et il y a même des jeunes gens. Ce qui, par les temps actuels, n’est pas si fréquent.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre de la Porte Saint-Martin,  18 boulevard Saint-Martin, Paris (X ème).  T. :  01 42 08 00 32.

 


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