Joseph K. d’après Le Procès de Franz Kafka, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, adaptation et mise en scène de Clément Poirée
« Quelqu’un avait bien dû calomnier Joseph K., car un matin, sans qu’il ait rien fait de mal, il fut arrêté. Ce jour-là, la cuisinière de Mme Grumbach, sa logeuse, qui, tous les jours vers huit heures du matin, lui montait son petit déjeuner, ne vint pas. » L’incipit du Procès contient ce qu’il faut pour un cauchemar tenace: une anomalie -la cuisinière ne vient pas, mais, à sa place deux étranges « gardiens », menaçants et sans-gêne, un sentiment d’innocence mêlé de culpabilité (sinon pourquoi se justifier ?) et le choc provoqué par un événement injuste et arbitraire. Ces sbires mettent en état d’arrestation un jeune cadre de banque, le jour de ses trente ans…
« On est dans un état de droit. », proteste le Joseph K. de Clément Poirée. Ce n’est pas dans le texte et en remet même une couche, en ce qui concerne les enjeux du Procès. Mais le metteur en scène a cent fois raison de commencer par là, son adaptation. Non qu’il faille actualiser à tout prix le récit, mais, avec cette avec l’arrestation arbitraire de Joseph K., va alors commencer une histoire « kafkaïenne ».
Rien n’est à sa place : pourquoi une salle d’audience au dernier étage d’un immeuble populaire ? Pourquoi cette arrestation, si Joseph K. a le droit et le devoir d’aller à son travail ? Et les employés subalternes de sa banque, rebelles, que viennent-ils faire là, comme les « aides » de l’Arpenteur du Château ? Rien n’est sûr, sinon le pire, développé sur scène par tableaux et rencontres successifs : les « gardiens » brutaux, grossiers, pilleurs -le fascisme, déjà- arrachant Joseph K. à sa vie bien réglée, sa voisine (absente, mais dont l’espace est violé), son avocate puissante et malveillante – ogresse, ou araignée au milieu de sa toile ?-, une victime comme lui de ce genre d’impossible procès en la personne du marchand Block, également son rival auprès de Léni, la serveuse au double jeu… Enfin, toutes les histoires finissent mal

Des châssis glissent d’un espace à une autre à l’autre, décloisonnent ou juxtaposent au fil du récit des lieux par ailleurs bien définis: la chambre de Joseph K.,l e cabinet-chambre de l’avocate…
Clément Poirée travaille à fabriquer du trouble, avec ce décor toujours en mouvement, ces fenêtres sales derrière lesquelles apparaissent -ou peut-être pas- des regards espions. Et, en même temps, se créent des images qui ont la précision du songe.Une belle idée de mise en scène: apparaissent plusieurs doubles silencieux d’un Joseph K. pour qui, à l’inverse, la parole serait la seule planche de salut (bien glissante pourtant!), et le seul élément réel.
Voilà, avec la condensation et le déplacement du rêve (voir L’Interprétation des rêves de Sigmund Freud), une illustration du Procès, fidèle, séduisante et bien rythmée, qui donne envie de (re)lire ce roman.
Christine Friedel
Jusqu’au 18 octobre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.
Le texte est paru dans Romans, Nouvelles et récits de Franz Kafka ( deux volumes, collection La Pléiade) ) aux éditions Gallimard.
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