La compagnie Sans gravité de Rémi Lasvènes

La compagnie Sans gravité de Rémi Lasvènes


Elle a été créée à Toulouse en 2010 et son nom renvoie à la fois à la gravité terrestre invisible mais que les arts du geste et de l’illusion s’amusent à contrarier. Mais aussi à une  certaine idée de légèreté face  au »sérieux préoccupant de notre époque ». On situe souvent son travail à la croisée du cirque et de la magie, du jonglage, de l’art du clown, de la musique, danse, manipulation d’objets… Un mélange de langages artistiques qui est sa matière première. Et l’imaginaire, plus sans doute que la  technique, guide ses créations.

 

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«Avec légèreté et créativité, dit-il, nous aimons croire qu’il est possible de mettre nos vies en suspension, pour s’interroger sur notre rapport au réel.La magie, chez nous, n’est pas un procédé mais un langage dont l’humour est la porte d’entrée. Et nous cherchons à dévoiler le caractère illusoire et absurde du monde.
Pour faire simple, nous cherchons à semer des étoiles dans les yeux des spectateurs. Faire rêver, s’évader, le temps d’une représentation…Aujourd’hui, nous sommes une vingtaine d’artistes, techniciens, administratifs. Je travaille avec mes artistes associés : Jérémy Philippeau, comédien et jongleur, et Nicolas Rey, magicien et comédien. Notre directrice de production, Virginie Richard, veille au bon fonctionnement de l’ensemble. Nous pensons que la réussite n’est pas individuelle mais collective. 
Une réflexion sur la légèreté traverse l’ensemble de notre travail, dans toutes ses dimensions avec  ce qui échappe à la pesanteur, flotte, lévite, s’envole et un questionnement sur ce qui est grave dans notre existence, ou ne l’est pas. Cette ambivalence, entre poésie et inquiétude, nous accompagne depuis le début.Mais derrière la légèreté, il y a toujours un fond. Nous posons des questions simples, presque enfantines, qui révèlent en réalité quelque chose de plus grave :comment continuer à vivre dans un monde qui s’emballe?  Que cherche-t-on vraiment,quand on cherche le bonheur?
À quoi sert encore le mystère dans une société qui veut tout expliquer? »Face à la lourdeur du monde, nous proposons de la légèreté, aux sens propre et figuré. Peut-être notre engagement le plus sincère. »

Leurs créations forment un ensemble cohérent. Apesanteur, un numéro de cabaret de huit minutes, a été le point de départ en 2010 de toute l’aventure. Rémi Lasvènes manipule des balles dont la gravité semble perturbée, tantôt ralentie, tantôt normale, tantôt inversée: Ce geste ouvre une brèche dans le réel et déconstruit les schémas classiques de la jonglerie.
Déluge, un solo tout public de cinquante-cinq minutes a été créé il y a douze ans et repris par Nicolas Rey en 2022. Un homme seul, dans un refuge de fortune,accompagné d’une radio distillant une actualité catastrophiquement burlesque, s’invente une vie à coup de balles et d’inventions jongleuses. Drôle et candide, ce personnage incarne à la fois le merveilleux et le dérisoire dans notre capacité d’adaptation. Le spectacle est aussi né d’une observation du monde contemporain : des crises, des événements parfois tellement massifs qu’ils deviennent presque irréels.
La magie crée alors une résonance particulière dit Rémi Lasvènes et nous questionne sur la réalité. Cette zone de frottement nous intéresse, et où la magie prend tout son sens. Nous avons arrêté son exploitation en mars dernier après plus de trois cent représentations en France et à l’étranger, Il y a eu plusieurs diffusions télévisées, notamment. sur Arte. « 

Prélude pour un poisson rouge (quarante-cinq minutes) , un spectacle jeune public dès quatre ans, a été créé et interprété par Jérémy Philippeau. Avec plus de 230 représentations depuis 2018. Une « épomélopée » : l’épopée d’un homme à la recherche de son poisson rouge et la mélopée d’un bateau-violoncelle. Ce poisson rouge devient une métaphore du bonheur que le personnage cherche sans relâche, avant de comprendre que ce qu’il poursuit, est peut-être ailleurs et pas dans une recherche, mais dans ce que l’on est.

Brouillon, un conte théâtralisé jeune public dès sixans, est aussi de Jérémy Philippeau. Il mêle « magie nouvelle » et marionnettes et invite à repenser la notion d’erreur : si l’essentiel était d’essayer, avant même de réussir? Un spectacle tendre et farfelu, enrichi d’humour et de poésie avec déjà plus de 50 représentations depuis 2023.

Le Lâcher de Magicien·nes est une déambulation de magie de proximité tout public. On part d’un diagnostic : notre monde perd de sa poésie à force de tout vouloir rationaliser. La sirène retentit. Des magiciens débarquent alors, coiffés de lampadaires scintillants, pour réintroduire mystère et émerveillement dans l’espace public : pour rester humain dans une société qui cherche à tout expliquer et tout rationaliser, il faut accepter de ne pas tout comprendre, de rêver, de lâcher prise…Enfin, nous travaillons actuellement sur une nouvelle création qui verra le jour en 2027, SurVIE, un duo entre uncomédien-jongleur et une couverture de survie. »L’objet est ici abordé en ce qu’il raconte: un ultime moyen de tenir dans un monde en déperdition. La question centrale : comment continuer à vivre quand tout s’écroule ?

Rémi Lasvènes vient du monde du cirque et son approche a toujours été liée à la polyvalence : le jeu du corps chez l’acteur, la manipulation d’objets, le rythme. La magie est entrée dans son travail de manière intuitive. En 2009, au sortir du Lido (Centre des Arts du Cirque de Toulouse), il a créé Apesanteur, né de ses recherches sur les balles à gravité variable : jouer avec une gravité normale, allégée ou inversée pour donner l’illusion de la lévitation. «C’était, dit-il, une exploration presque instinctive,sans que je me revendique encore vraiment comme magicien.Puis, à partir de 2011,j’ai suivi  une formation de « magie nouvelle » au Centre National des Arts du Cirque, orchestrée par Raphaël Navarro de la compagnie 14:20. Elle a été déterminante et m’a permis de comprendre  où mon travail s’inscrivait réellement, et d’affiner mon écriture. Ce travail de fond qui a progressivement ouvert Apesanteur aux grandes scènes de magie: à la F.F.A.P., à la convention de Blackpool, au Magic Castle de Los Angeles, au festival Abracadabra à Rome. »

Ces spectacles s’inscrivent dans la mouvance de la magie nouvelle, avec une dimension performative et une intention narrative, sensible. La performance technique en magie, jonglerie, manipulation.. n’est pas une finalité en soi, dit-il, mais un support au service d’un propos et d’une expérience. Pour faire émerger un discours de manière sensible, par le corps, le rythme et la relation à l’objet.  L’objet central de nos pièces est choisi pour ce qu’il évoque, symbolise et projette dans l’imaginaire collectif. Une balle dont la gravité vacille, une couverture de survie,un poisson rouge… chaque objet ouvre un espace de réflexion ancré dans nos questionnements contemporains : la fragilité, l’adaptation, la survie.En activant une palette émotionnelle large et contrastée : émerveillement, tension, doute, humour et, parfois même une forme de malaise ou mélancolie.Au-delà du« wouaw »dans le public recherché; nous l’invitons aussi à vivre une expérience où les registres émotionnels se répondent. »

 Rémi Lasvènes a dabord été influencé par le cinéma muet : Charlie Chaplin, Buster Keaton… et a grandi et ris avec eux. Plus tard, il a compris que derrière le burlesque et la légèreté, il y avait une profondeur réelle, parfois même une forme de gravité. « Cette idée m’accompagne encore aujourd’hui : raconter quelque chose de fort à travers une forme simple, accessible,presqu modeste. Avec le volonté de proposer des formes familiales,accessibles,  tout en laissant apparaître un second niveau de lecture : social, écologique, poétique.J’ai grandi avec les arts du cirque et du clown et j’ai commencé à m’y intéresser vers onze ans, nourri par une quantité de spectacles en VHS et aujourd’hui devenus cultes  que je regardais en boucle . Comme La Piste des clowns, avec des George Karl, Joe Jackson, les frères Rastelli… C’était un univers que j’adorais. Ensuite je me suis mis à analyser pourquoi une scène me faisait plus rire qu’une autre. Le rythme des gags ou effets, surtout. Les films d’animation pour enfants sont d’un grand enseignement !

J’aime observer les enfants dans le public et les entendre rire à gorge déployée pour des choses simples, presque absurdes, me touche profondément. Et il y a quelque chose de très beau quand leur rire libère les adultes qui se laissent aller plus facilement dans l’univers proposé. » Plus tard, à l’adolescence, il a beaucoup fréquenté les spectacles de cirque et de rue et a passé de nombreux étés à en voir des formes très différentes,en salle comme à l’extérieur. Cette immersion constante a nourri sa manière de penser la scène et la création. «Le paradoxe, di-il, quand je me suis mis à la magie, j’ai compris que je ne pourrais pas, pour des raisons techniques, jouer mes spectacles dans la rue. Mais je reste profondément influencé par tout ce que j’y ai vu. »

En magie, ses influences principales sont Yann Frisch, Étienne Saglio, Kurt Demay, Blizzard Concept, Arthur Chavaudret…Il admire leur écriture précise, qu’il trouve intelligente, construite, et très puissante au plan émotionnel. Leur travail lui semble incontournable et inspirant. Comme celui de la compagnie 14:20, très précis et aux remarquables concepts. Il intervient  aussi régulièrement dans leurs Soirées Magiques.
Cet artiste trouve que la magie actuelle traverse une période très riche : diversité des formes et démarches: magie classique,close-up, magie nouvelle,formes hybrides: « J’aime dans la magie classique la qualité technique, la créativité et suis toujours fasciné comme un enfant, quand je regarde des numéros depuis les coulisses, par la dextérité de mes collèges et l’ingéniosité des trucages. Dans la magie nouvelle, la recherche de sens et la construction d’univers me touche, avec de facto, une grande originalité. »Je pense, dit-il,que l’on pourrait développer encore davantage le jeu d’acteur et le travail théâtral dans la magie. Robert Houdin disait: «Un magicien est un acteur qui joue le rôle d’un magicien. »Il est d’abord en effet  et toujours un acteur. Mais j’ai l’impression que ce travail du jeu : posture du corps, silhouette du personnage, voix, présence, etc. passe quelquefois au second plan. Même chose pour la mise en scène ou la dramaturgie: des métiers à part entière, essentiels dans nos métiers.
Ce qui m’enthousiasme aujourd’hui? La diversité et la vitalité des créations actuelles. Il reste sans doute encore énormément de choses à inventer et c’est très excitant ! Je suis ravi de faire ce métier et j’espère le faire au mieux et le plus longtemps possible…

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 24 septembre à Dijon (Côte-d’Or)

 


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