Joyeuse retraite papa de Rayane Mcirdi, commissaire: Céline Poulin
Première exposition dans une institution de ce vidéaste qui a fait ses études aux Beaux-Arts d’Angers et Paris. C’est l’auteur reconnu de films comme Le Toit (2018), Le Croissant de feu (2021), Le Jardin (2021), Le Bord de l’Oise (2022) et Après le soleil (2024), tous fondés sur des moments de vie personnelle.

Ce documentaire-fiction est « réparti » dans cinq petites salles fermées par un rideau blanc et on peut voir un épisode -passant en boucle- d’un film inspiré par la dernière journée de travail (il a commencé à quatorze ans!) de son père, ouvrier d’origine algérienne, surnommé Aldo, avant une retraite bien méritée… et dont la vie va changer du jour au lendemain.
Cette forme est bien adaptée au récit d’une parcours de travail dans une usine mais aussi dans l’intimité familiale et réalisée à partir de moments de vie, souvenirs… recueillis auprès de ses proches et des habitants d’Asnières (Hauts-de-Seine), Gennevilliers (Seine-Saint-Denis), des villes où il a grandi. Cette installation frappe par l’interprétation, la grande précision et le réalisme des images,: l’usine, l’appartement, un café, un restaurant… Mais aussi par le silence, traduisant souvent une grande pudeur. Rayane Mcirdi sait dire à la fois la complicité et la solidarité de ses copains ouvriers : ils ont fait une cagnotte pour l’aider à s’offrir un voyage en Algérie…

Cet artiste nous fait ressentir aussi la nostalgie qui s’empare doucement de cet homme qui, demain, n’ira plus travailler dans un lieu qui était son univers, et qui, d’une certaine façon, lui « appartenait », comme un outil personnel qu’on ne prête pas. Mais, assez taiseux, il n’en parlait guère avec ses enfants. Son travail exigeant mais respectable a été un trésor bien à lui et qu’il avait mérité, grâce à son abnégation, son savoir-faire et son courage. Il lui a permis de faire vivre correctement et dans la dignité, sa nombreuse famille qu’on sent très soudée à travers les générations…
Ces images tournées en seize millimètres disent magnifiquement la vie simple d’un exilé dans un pays qui, finalement, est devenu le sien et celui de ses enfants. Et Zinedine Soualem est un acteur tout à fait remarquable de cinéma et de théâtre (nous l’avions vu chez Patrice Chéreau et Ariane Mnouchkine). Comme les jeunes comédiennes qui incarnent les filles de ce père.
» Pour Joyeuse retraite, papa, dit son auteur, passionné de cinéma: Celine Song, Tsai-Ming-liang, Wong Kar-wai… Je cherchais moins à citer leurs films, qu’à retrouver ce qu’ils produisent: une manière de filmer le silence, les corps et la mélancolie. (…). « C’est aussi une lettre d’amour dédiée à mon père. »
Il y a souvent des repas avec ses collègues ou sa famille, pour dire à la fois la joie de se retrouver, et le temps qui passe, celui du père et de la mère, jusqu’aux filles encore jeunes: des personnages secondaires mais très présents. On sent aussi, malheureusement, une sorte d’exclusion sociale, même si c’est dit avec pudeur.
En tout cas, allez voir ce parcours à mi-chemin entre arts plastiques et cinéma. Oui, cette œuvre n’aurait sûrement pas la même densité, si elle était un film en continu, vous verrez facilement pourquoi. Et les images sont d’une sensibilité exceptionnelle: Rayane Mcirdi a visé juste et fort. Allez voir cette œuvre, et comme en plus, c’est gratuit, vous n’avez aucune excuse.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 21 février, Frac-Île de France, Le Plateau, 22 rue des Alouettes, Paris (XIX ème). T. : 01 76 21 43 41/45. Entrée libre, du mercredi au dimanche de 14 h à 19 h; chaque premier mercredi du mois, nocturne jusqu’à 21 h.
Le Plateau est fermé les 25 décembre et le 1 er janvier. Métro : Jourdain (ligne 11) et Buttes-Chaumont (ligne 7 bis).
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