Peer Gynt, d’après la pièce d’Henrik Ibsen, traduction de François Regnault, mise en scène et scénographie Mathieu Roy
« Eh bien ! Essayez de mettre Peer Gynt en alexandrins : vous changerez entièrement le caractère artistique de l’œuvre ; vous détruirez cette forme qui se plie si admirablement à la nature mobile et complexe du héros, faite à la fois de grossièreté native, d’ambition effrénée, de monstrueux amour-propre, de bon sens rustique, de lyrisme, de roublardise, d’égoïsme et d’attendrissement, d’audace et de poltronnerie, de platitude et de mysticisme, le tout s’unissant dans un ensemble merveilleux de vérité et de vie », écrivait Maurice Prozor, le premier traducteur d’Ibsen.
On le connaît, ce voyou des terres du Grand Nord, prêt à croire à toutes les légendes et à ses propres exploits imaginaires, un moment: le temps de son plaisir. Et puis, pffttt ! Il s’en va. Je veux être empereur du monde, roi des trolls, au moins. Rien du tout : aucune persévérance, que des inventions et mensonges, et une fuite en avant. « Epouseur à toutes mains » . Solveig, sa fiancée, laissée pour compte, Ingrid, la mariée qu’il enlève, la fille du Roi des trolls, engrossée, la danseuse Anitra… Peer Gynt est plus fort que Don Juan pour éviter tout engagement.
Et puis, il vieillit. Triple inconvénient : il n’est plus ce qu’il était, sa vielle mère est morte, ses tours de passe-passe ne marchent plus. Mais il a quand même échappé à la métamorphose en troll, ce qui aurait signifié la fin de sa liberté d’homme… Il doit alors peser sa vie. Et combien vaut-elle, cette vie ? Juste le poids de quelques résidus bons pour la grande cuiller du Fondeur de boutons, c’est à dire pas grand-chose. Mais comme l’âme de Faust est portée au ciel par Marguerite et son amour fidèle, l’âme du vieux Peer Gynt sera sauvée par la vieille Solveig qui n’a pas cessé de l’aimer…
Parcours initiatique, tricotage entre vie et rêve, envies et déceptions, Peer Gynt est l’épopée d’un héros négatif et attachant. Et qui est-il ? Vous, nous… Ici, la bonne idée est de poser d’emblée une convention que le spectateur accepte sans hésiter : nous ne verrons pas un jeune premier parcourir le monde et vieillir sous nos yeux, mais un relais de jeunes acteurs qui prennent le rôle tour à tour. Ce Peer Gynt est le spectacle des jeunes diplômés de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Paris et la mise en scène permet à chacun de montrer ce qu’il sait faire. Et la construction dramaturgique est impeccable. Oui, Peer Gynt n’est pas un individu. Multiple, il est une jeunesse qui ne se comprend pas elle-même, pleine d’appétits et de contradictions. Deux réalités se compètent et se renforcent : celle de la troupe, celles de l’écriture d’Henrik Ibsen et de la légende.
Et les filles ? Certes, elles se font « trimballer », « charrier », aux sens propre et figuré par le « héros », mais elles assurent chacune, avec leur personnalité et leur fonction, une humanité dont Peer Gynt n’est pas vraiment capable. Question tendancieuse, à effacer à peine posée : cela ne ressemblerait-il pas à la « vraie vie » ?Le dispositif scénographique est une bonne machine à jouer : une sorte de cage à grimper, avec des échelles que les jeunes acteurs et actrices escaladent en un instant et un rail de travelling circulaire qui permet entrées en scène et sorties ultra-rapides, à la vitesse du conte.
Il sert également pour Manger un phoque une pièce jeune public de Sophie Merceron à côté de Peer Gynt.. Une sorte de Peer Gynt écolier : que faire quand on est le petit ? Comment échapper à cette condition ? Ecouter les histoires des autres? Et l’homme qui dit avoir mangé du phoque, il invente ? Et la voisine, c’est vrai qu’elle bavarde avec un ours blanc invisible ? Picot a bien envie d’aller voir…
Et tous ces animaux des livres pour enfants qui entrent par magie sur scène ? Leurs costumes-peluches à taille humaine, les comédiens les font vivre et l’on croit aussi fort que Picot, à ces jouets-joueurs, magnifiquement réalisés par Charlotte Le Gal. La pièce de pose un flot de questions, auxquelles elle ne se croit pas obligée de répondre. Si j’avais huit ans, je réclamerais, peut-être. Mais je me mettrais aussi du côté de Picot qui se débrouille très bien là-dedans. Ce petit Peer Gynt n’a pas eu encore le temps de devenir un peu voyou..
Christine Friedel
Jusqu’au 26 septembre, Les Plateaux sauvages, 5 rue de Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70.

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